K. Leimer x Richard Misrach — Irrational  Overcast


Au beau milieu de nulle part — quelques restes de verdure, un peu d’eau dans lesquels les arbres courbés se reflètent — une grille en métal indique la limite qu’il ne faut dépasser sous aucun prétexte. L’accès est interdit aux humains, comme cela est signalé sur un panneau signalétique qui dit « danger », et on devine que le calme apparent de la barrière, statique et rouillée, suggère en réalité la tempête : la grille est, à coup sûr, électrifiée, et tenter de la franchir de manière non autorisée serait l’assurance de désagréments pour ceux qui auraient l’audace de le faire. Qu’y a-t-il derrière que l’on voudrait à ce point protéger ? Peut-être rien, justement.

Frontière

Pourquoi, tout autour du rien, interdire l’accès au rien ? Absurde et ordinaire, l’image illustre le dernier disque en date de Kerry Leimer, compositeur et producteur d’avant-garde actif depuis le milieu des 70’s et dont les créations se préoccupent, en solo ou en groupe (le projet Savant) et depuis 40 ans, d’une musique ambient fabriquée par le biais de synthétiseurs, de guitares, et d’un piano apaisé. Irrational Overcast First Terrace (« Première terrasse couverte et irrationnelle ») : l’album se nomme comme une énigme à résoudre et utilise le travail, désolé et brumeux, du photographe Richard Misrach, américain connu pour être l’un de ceux ayant introduit, de manière incisive, la couleur au sein de la photographie dans les années 70. Son œuvre explore ces paysages américains dont il figure la grandeur, mise en perspective, le plus souvent, avec la petitesse des humains. L’infiniment grand face à ceux qui, et depuis qu’ils se tiennent debout sur leurs deux jambes, voudraient l’être toujours plus.

Entre cette musique qui traîne et qui pénètre docilement le cerveau, et cette photo qui suggère l’abandon, et la veine tentative des humains de contrôler ce qui ne peut pas l’être, quel rapport, quel lien ? Peut-être s’agit-il justement, pour celui qui compose comme de manière générale pour celui qui créé, de doucement les ouvrir et les faire disparaître, ces barrières que les humains ont construites pour une raison précise (qui s’en souvient ?) mais qu’ils ont oublié de démonter au moment où, à leur tour, ils étaient sur le point de quitter ce côté-ci de la terre. L’art est là pour ça ; pour dynamiter, avec douceur ou avec violence, ce qui empêche les esprits les plus aventureux d’avancer et de trouver partout, et même au sein d’une brume épaisse comme sur ce tableau photographique de Misrach pour Leimer, un chemin permettant tranquillement d’avancer.

Le son

C’est un long souffle d’une quarante de minutes qui parcourt le nouvel album de K. Leimer, canadien actif depuis les début des années 70 au sein d’une scène ambient — l’influence Brian Eno — à laquelle il a offert depuis cinquante ans une vingtaine d’albums. Irrational Overcast, lui, intègre quelques éléments de fiels recordings à des longues plages où les machines dialoguent avec les claviers, et d’où il ressort une impression globale de bien-être malgré la désolation très nette que suggère la pochette. Dans le néant, que reste-t-il ?

K. Leimer (Facebook)

K. Leimer, Irrational Overcast First Terrace, 2019, First Terrace Records, 38 min., artwork par Richard Misrach

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