Joni Void x Jean Cousin – Mise en abyme


Une voix murmure des paroles à peine audibles. Elle gémit et parfois, lorsqu’elle paraît prendre confiance, elle chantonne des airs qui inquiéteraient les plus preux, et caresseraient les esprits de ceux qui attendent leur arrivée aux détours d’une rêverie, d’un revers, d’un songe malheureux. Le chant de Joni Void paraît être celui d’un spectre qui logerait désormais ailleurs mais viendrait de manière ponctuelle visiter le monde des vivants. Dans son bagage : un clavier rouillé, un séquenceur, un modificateur de voix, une volonté d’introspection et de creuser tout au fond. Et un portrait, que ceux pourvus de l’imagination la plus vivace constitueraient peut-être en entendant venir les complaintes de ce garçon signé, comme d’autres êtres étranges l’ont été avant lui, chez Constellation Records, le label montréalais qui accueille Godspeed You ! Black Emperor, Silver Mt. Zion, Siskiyou ou Efrim Menuck & Kevin Doria

Esprit, es-tu là ?

Joni Void est une voix qui se tord et s’étire vers des hauteurs vertigineuses ou parfois, vers les bas-fonds, et qui confond presque autant que ce portrait crédité Jean Cousin (le nom du producteur Joni Void), qui défait la forme du visage comme s’il s’agissait de camoufler au monde sa véritable apparence. Dysmorphie corporelle trop complexe à gérer ? Besoin de représenter, non pas la figure, mais l’intérieur de l’âme, aussi perturbée soit-elle ? Une mise en abyme cérébrale illustrée par une mise en abyme (des parties du visage de Joni Void s’invitent dans des parties du visage de Joni Void) physique ? Joni Void est la voix, et peu importe où cela se trouve, de l’ailleurs. Qu’à cela ne tienne : ce sont ses douleurs à lui que le franco-canadien (y a-t-il une ligne directe entre Lille et Montréal ?) affronte sur ce second album dans lequel beaucoup se perdront, et d’où seuls les plus chanceux, croisons-les doigts pour eux, reviendront tout à fait indemnes.

Joni Void x  Jean Cousin – Selfless (2017)

Le son

Comme c’était déjà le cas sur Selfless, son premier album, Jean Cousin découpe des voix issues de partout (la sienne et celles d’amis) ainsi que des bruits du monde environnant (des langages de téléphones interviennent parfois, et celles-ci deviennent des chants électroniques, comme sur « No Reply »), et fabrique le monde de Joni Void, au service d’une introspection mentale qui passe aussi, sur ce second album au nom éloquent, par une introspection sonore. Expérimental et témoin d’un esprit brillant, Mise en abyme rebutera ceux qui s’y plongeront sans avoir conscience de l’antre dans laquelle ils pénètrent. Et gardera, plus longtemps sans doute, ceux qui trouveront ici un lieu semblable à ce qui se trame lorsqu’il s’agit d’explorer, pour eux aussi, les recoins les plus obscurs de leurs névroses anciennes…

Joni Void (Facebook / Twitter / Soundcloud / Bandcamp)

Joni Void, Mise en abyme, 2019, Constellation Records, 46 min., artwork par Jean Cousin

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