Idles x Joe Talbot & Nigel Talbot – Brutalism


Il y a quarante ans, en 77, lorsque ce qui va devenir le « mouvement punk » commence à se mettre doucement en place (Ramones, Sex Pistols, Buzzcocks…), les canons du genre s’imposent rapidement, et reposent sur une équitation toute simple, qui se résume en trois lettres : D.I.Y., pour Do It Yourself. Tu ne sais pas faire de la musique ? Peu importe, essaye quand même. Pas assez de tunes pour t’acheter des fringues à la mode ? Fais-les toi-même. Tu ne sais pas chanter mais voudrais, tout de même, être chanteur ? Eh bien chante.

Punk intello

Mouvement spontané et radical par essence, le punk de la fin des années 70 accouchera d’une multitude de projets, souvent très mauvais et très éphémères, parfois très bons, basés sur une règle de trois redéfinie (trois accords, trois instruments, pas plus de trois minutes de morceaux), déferlante furieuse qui fera des émules et des enfants (le post-punk, puis le grunge, puis le punk-pop même plus tard) avant de voir sa flamme dépérir dans les années 80, puis repartir nettement, depuis une demi-douzaine d’années. Sauf que le punk de 2017 sait le plus souvent manier un instrument avant de revendiquer l’appellation « punk ». Et qu’en 2017, si certains sont encore bercés par une esthétique cradingue, D.I.Y., et sans arrières-pensées, d’autres ont associé au son des anciens une réflexion plus nette sur ce qui pourrait être utile d’en faire, de cet héritage.

Le groupe Idles (punk donc, très bon pour le coup), mené par le chanteur Joe Talbot, en est l’ exemple même, de ces garçons pourvus d’une culture solide et d’un esprit bien au point, déplaçant le genre vers des hospices nouveaux. Cerveaux d’intellos et manières de sales gosse : Idles a en effet nommé son album en référence au mouvement brutaliste, trouvant un lien entre le mouvement architectural des années 50-60 (tête pensante : Le Corbusier, et sa Cité radieuse, à Marseille) et la manière dont l’album a été construit (rapidement, aboutissant à quelque chose de brut, d’authentique et d’austère), un groupe qui fait du punk limpide et acéré afin de cracher, de même, sur le système néolibéral d’outre-Manche (on se lâche ici sur les crétins pro-Brexit, les bureaucrates paresseux, les homophobes, les misogynes, et les racines en tous genres). Il s’agit aussi d’extraire ce qui reste coincé en travers de la gorge, manquant de justesse la suffocation interne. Et Talbot le revendique parfaitement : Idles, c’est avant tout pour lui une thérapie.

Thérapie

Une thérapie nécessaire, parce qu’il y eut traumatisme désastreux. Pendant l’enregistrement de cet album-là, le drame le plus ordinaire et le plus terrible qui soit est en effet intervenu, coïncidant avec le décès de la mère de Joe. Un décès qui a durablement influencé cet album (le morceau « Mother », illustré par un clip en mode défouloir, en est un édifiant exemple), comme en témoigne aussi le visuel de ce Brutalism, conçu par Joe lui-même et par son père, Nigel Talbot, artiste possédant un atelier à Cardiff, là où ce sanctuaire édifié à la mémoire de la mère de Joe a été bâti, et là même où Joe détruit sauvagement quelques reliques en porcelaine, dans le clip de « Mother ».

Joe Talbot, joint par mail : « La structure de ce visuel est censée représenter l’album lui-même : une structure rapidement formée, un bloc sonore qui n’a pas été entièrement compris. Cet endroit est censé être un sanctuaire pour ma mère (ndlr, la femme sur la photo), un sanctuaire froid et austère, à l’image de l’album. Mon art est supposé être une représentation très superficielle de notre musique, et rien de plus. »

Et la bouteille de Fanta, posée à côté de cet étrange sanctuaire, sculpture imposante bâtie par les mains de Joe et par celles de son père ? « J’ai gardé cette bouteille de Fanta en souvenir d’une fête que j’ai passée enfant. C’est là parce que je voulais ajouter un bleu à la palette, et voulais représenter le placement commun de la nostalgie vide dans les cultures populaires. »

Une hyper sensibilité, manifestée, sur ce disque en tout cas, par une hyper agressivité. Chacun se soigne comme il peut.

Le son

Brutalisant, hypnotique et cathartique, le punk d’Idles dégueule sur le néolibéralisme polluant, vient puiser sa rage au fin fonde d’une âme troublée (celle de Joe Talbot) et livre l’un des plus grands disques de musique punk de l’année, témoignant une fois encore, comme si cela était nécessaire, que le punk ne sera jamais aussi pertinent que lorsqu’il est bâti sous la pluie et la grisaille subie all along the day par les Anglo-Saxons.

Idles (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / Youtube / Soundcloud)

Idles, Brutalism, 2017, Balley Records, 41 min., artwork par Joe Talbot et Nigel Talbot

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