Hubert Lenoir x Gabriel Lapointe x Sarah Marcotte-Boislard – Darlène


« Je suis venu te dire que tu peux changer, j’ai vu ton avenir de femme libérée, où tu portais le cuir et la tête rasée. J’ai vu ton avenir », chante le québécois Hubert Lenoir sur « Fille de personne II », le tube de Darlène (énorme succès populaire et critique au Québec), son album-concept qu’il décrit comme « un opéra post-moderne sur le coming of age d’une génération » qui est également un roman, écrit par l’auteure Noémie D. Leclerc, québécoise elle aussi (ils se sont rencontrés en banlieue de la ville de Québec) et petite amie d’Hubert.

Parfois, je laisse le hasard choisir pour moi

Hubert Lenoir

Et cette volonté de changement, clamée haut et fort sur le disque de la même manière qu’elle l’est dans le livre – il s’agit, dans les deux cas, de raconter la quête d’émancipation d’une jeunesse qui aimerait bien savoir précisément ce contre quoi elle est exactement révoltée -, il se manifeste également sur ce visuel qui, fait rarissime, accompagne les deux formats (le disque et le livre), et évoque donc dans ces deux cas, et bien que l’idée ne soit pas forcément consciente – « ça n’a pas été tant réfléchi que ça. Je laisse le hasard choisir aussi un peu parfois » -, cette émancipation. Une scène, littéralement capturée (la photo est une capture d’écran d’une vidéo), de travestissement basique, où une fille met du rouge à lèvres à un garçon, et les cheveux blonds de Noémie proches du visage d’Hubert – « un peu comme un rideau », dit-il -, comme pour symboliser, non seulement ses propres questionnements – petit, on sait qu’il enfilait souvent les vêtements de femmes de sa mère, et porte encore aujourd’hui parfois, à la manière d’un David Bowie québécois, rouge à lèvre et tenues androgynes -, mais aussi les questionnements, identitaires et sexuels notamment, de toute une génération ? « Aime ton corps », chante-t-il encore à titre d’exemple, comme une supplique, dans « Recommencer », l’un des morceaux les plus populaires de Darlène.

Le design graphique, lui, fait penser à ces ouvrages qu’on illustrait souvent, au XIXe siècle, avec une gravure centrale, entourée par le titre du roman, par celui de son auteur, et parfois par quelques informations pratiques, comme sa date de parution et sa maison d’édition. Hubert Lenoir, croisé lors de son passage à La Maroquinerie, à Paris  : « Le but était de faire une pochette qui allait fonctionner pour le disque et pour le livre. Et on préférait mettre en avant le côté livre que le côté disque. Je voulais pas non plus faire la promotion excessive de mon disque avec cette pochette… » D’où le fait que son visage à lui n’apparaisse pas tout entier et de manière évidente, et malgré les codes voulus par un genre (la pop variétale) qui a tendance à vouloir placer son héros au centre du propos ? « Je ne voulais pas apparaître complètement sur la pochette afin de ne pas incarner complètement le projet. C’est un projet multidisciplinaire, Noémie est autant importante que moi, ça n’aurait pas été juste. Mais du coup on apparaît tous les deux ! Car même si ça raconte l’histoire de Darlène, il y a quelque chose, moi, de très autobiographique dedans ».

Je trouve ça drôle d’aller profaner des signes sur mes pochettes…

Hubert Lenoir

Sur la pochette, il y a également cette fleur de lys, symbole de la royauté en France et du Québec au Canada, posée sur le rebord du disque comme une anomalie. C’est qu’Hubert, dont la musique, à Montréal et ailleurs, plaît autant à la ménagère qu’aux enfants en passe de devenir des adolescents (son morceau « Fille de personne II » est un carton immense), aimerait aussi continuer à parler à ceux qui, comme lui, trainent dans la marge, et n’ont pas peur des provocations un peu faciles, mais pas complètement inutiles pour autant. « Je trouve ça drôle d’aller profaner des signes sur mes pochettes… », assume-t-il, lui qui, hérétique dans son genre, a également profané la sienne de pochette, il y a peu. À l’occasion du Disquaire Day, cinq nouvelles pochettes de son album sont ainsi parues, dont une montrant le disque de Darlène en train de brûler…

« Les chansons de Darlène ont été composées en 2017, ça commence à faire longtemps. Sortir ces cinq nouvelles pochettes, ça a été l’occasion de trouver des images qui ressemblent à ce que je pense actuellement. C’est important de ne pas rester trop longtemps sur les mêmes trucs, d’aller de l’avant. Puis je trouvais ça quand même cool que les gens puissent choisir leur propre pochette, celle qui leur convient le mieux ». Et si elle était valable aussi pour d’autres choses, cette idée, celle qui consiste à dire que l’idéal serait de trouver ce qui, à tous, convient le mieux ?

Le son

Lorsqu’il était enfant, Hubert Lenoir volait parfois des bijoux de sa mère, afin de s’en parer, en cachette, à l’abri des regards et des jugements. Plus vieux, il a assumé cet écart curieux pour la plupart, franchit le seuil de l’école avec, avant de pouvoir, enfin, assumer ce qui est étrange pour certains, mais qui est parfaitement ordinaire pour d’autres. Ils sont sans doute nombreux aujourd’hui, au Québec et ailleurs, à en faire de même avec cet album de cet ancien guitariste et chanteur du groupe The Seasons qui prône la liberté complète et singulière dans ses textes, mais également dans sa musique. Darlène, emprunte ainsi, avec une ambition délibérément pop, à la musique glam rock, au R&B, au jazz cabaret, au psyché. Le tout donne un disque rare, accessible et complexe, qui n’en a rien à taper des étiquettes, et qui préfère, puisqu’aucun vêtement ne paraît être à son goût, créer les propres siens.

Hubert Lenoir (Facebook / Twitter / Instagram / YouTube / Bandcamp)

Hubert Lenoir, Darlène, 2019, Simone Records, artwork par Gabriel Lapointe, graphisme par Sarah Marcotte-Boislard

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