Grimes – Art Angels


Grimes – Art Angels

Claire Boucher crée, compose et interprète sa musique seule. Visions, le 3e (mais premier véritable) album de son projet Grimes, avait à titre d’exemple été composé intégralement, et par ses uniques soins, à partir du très intuitif logiciel GarageBand. Logiquement, et parce que ce personnage baroque et sinoque qu’elle incarne depuis 10 années est intégralement sorti de son esprit malin, elle se charge également de l’intégralité de son identité visuelle, une identité qu’elle paraît axer, comme sa musique, autour des qualificatifs approximatifs de « seapunk-gothique-heroic fantasy ».

Âme de troll et faciès de doll

Avec Art Angels, ce 4e album sorti chez 4AD, c’est la première fois que Grimes se représente sur l’une de ses pochettes. De manière indirecte bien sûr, puisque plutôt qu’un reflet exact de son faciès (la Canadienne, dans la réalité, n’a que deux yeux, et des oreilles d’humaines…), il semble être nécessaire de voir dans cet autoportrait bizarre coupé au niveau du buste une allégorie de ce qui traîne à l’intérieur de son esprit original, mélangé à ce qu’affiche son physique de poupée-punkette maigrelette. Les yeux ensanglantés pour les névroses et la tête en lévitation pour l’esprit volatil.

Jusqu’ici, que l’on considère les créations liées aux visuels des albums de Grimes (Geidi Primes, Halfaxa et Visions) ou de ses différents singles (Genesis, Go, Entropy), ce sont des personnages fantasmagoriques et monstrueux, qui semblaient porter sur le visage et sur le corps les traces de combats (intérieurs ou extérieurs) antécédents, qui étaient jusqu’alors figurés. Défaits de leurs enveloppes charnelles (Visions), voilés comme une divinité tribale qui ne souhaite pas être reconnue (Halfaxa), voyeurs au point d’être pénétrés par une quinzaine d’yeux (Geidi Primes), ces monstres aussi tracassés que tracassant, rappelaient ceux inventés par le folkeur américain Chad Vangaalen, autre créateur détraqué de personnages inédits inscrits dans un univers à la fois reproduit par le biais du son et par celui de l’image.

Manga gothique

Idéals pour être reproduits sur les éléments de merchandising, de communication, ou sur les peaux tatouées des fans les plus acharnés, les éléments graphiques conçus par Claire Boucher convergeaient hier, et le font toujours aujourd’hui, vers une esthétique récurrente : celle d’un style gothique quasiment toujours pensé en noir et blanc (la cover de Art Angels fait exception) et largement influencé par la culture et le graphisme manga. Et plus encore ici, puisqu’outre cet autoportrait sûrement ici d’une planète autre (c’est en tout cas ce que suggère la présence de Saturne au second plan, elle aussi modifiée de son coloris d’origine), qui respecte, en se les appropriant, les codes du manga fantastique (l’alliance du monstrueux et du cotonneux), Grimes associe au visuel principal de son LP une série d’autres, horrifiques, grotesques et cathartiques, produits afin d’illustrer chacun des 14 morceaux qui composent son album.

Avec cette démarche, et ce même si les visuels en question n’ont rien de narratif, Grimes rappelle et évoque les sources originelles du manga, lorsque le genre, loin d’être incarné par ces bouquins bon marché accumulés sur les étagères bon marché de grandes surfaces FNAC, se résumait d’abord à ces rouleaux qui laissaient apparaître, au fur et à mesure qu’ils étaient déroulés, le récit d’une histoire accompagnée par des peintures et des textes calligraphiés.

Enfant recluse avant d’être icône pop coqueluche, geek revendiquée (elle a notamment essayé sur cet album, en vain, de chanter en dothraki, le langage fictif que parle Daenerys dans Game of Thrones…), passionnée d’histoire médiévale au point d’en sampler quelques souvenirs sonores, Grimes continue d’élaborer ici sa propre mythologie. Elle y inclut les démons désordonnés qu’il faut combattre, qui semblent être en même temps ceux qui permettent à ce monde-là de tenir encore debout.

Le son

Du statut d’enchanteresse dark-pop proche d’un ovni que l’on n’a pas encore tout à fait identifié, acquis par le biais de son fantastique 3e album Visions (2012), Claire Boucher passe avec Art Angels au statut de diva électro pop, proche cette fois d’une Katy Perry aux exigences renforcées. Le changement était attendu (Grimes a rejoint Roc Nation, la boîte de management de Jay Z), mais apparaît finalement moins dommageable que prévu : car l’art de ces anges-là, puisque demeurent quelques titres qui rappellent encore hier (« Screal », « Flesh Without Blood »), n’a pas encore complètement confondu son âme avec celles des cousins des sous-sols.

Grimes (Site officiel / Facebook / Twitter / TumblR / Instagram)

Grimes, Art Angels, 2015, 4AD, 49 min., pochette par Grimes

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