Go!Zilla x Thomas Hoepker x Elzo Durt – Modern Jungle’s Prisoners


Illustrer la pochette d’un disque qu’on est sur le point de sortir, pour un groupe de musique / un artiste, peut parfois s’avérer une véritable galère. Ce qu’on a formulé en musique, et parfois avec des mots, il faut désormais, parce que le marché est fait ainsi, aussi le formuler en images, et ajouter une difficulté supplémentaire à la clairvoyance d’un propos qui s’en ressent parfois forcément. Alors, on fait le boulot soi-même, lorsqu’on en a le talent et l’envie, ou on demande à des proches ou à des moins proches de s’en occuper. On laisse aussi parfois, parce que certains savent mieux déléguer que d’autres, à la maison de disques chez qui on est signé (si on a cette chance / ce fardeau) sortir de son chapeau quelques noms d’illustrateurs ou de photographes dont le travail pourrait relativement s’accorder avec le vôtre.

Captivé vs Espace vital

Et puis parfois, las ou abandonnés, ce coup-ci, par la verve créatrice supplémentaire, on va chercher dans ce qui existe déjà la solution à notre propre problème. Ce fut le cas des membres de Go!Zilla, des Florentins qui, loin du baroque et du rococo, sont les auteurs d’un garage psychédélique et crado (à Florence, ils ne doivent pas être nombreux dans le genre), qui ont ainsi eu l’excellente idée d’illustrer leur nouvel album Modern Jungle’s Prisoners, avec un travail qui offre un miroir idéal à cette thématique que le disque propose d’explorer : celle de l’enfermement de l’individu moderne au sein d’une réalité factice et castratrice. « Il est question ici de captivité et d’espace vital, de jungle et de béton alors que les prisonniers de cet univers rêvent de Sabbat ! », résume François, fondateur émérite de Teenage Menopause (l’objet de notre Nuit Néoprisme, cinquième du nom), le label qu’il a créé avec Elzo Durt, l’illustrateur belge qui s’est également chargé, ici, des layouts du disque.

USA. Chicago, Illinois. 1966. Muhammad ALI on a bridge overlooking the Chicago River and the city’s skyline.

Ce miroir, ils sont allés le chercher chez le photographe allemand Thomas Hoepker, qui se considère non pas tellement comme un artiste, mais plutôt comme un « faiseur d’images », connu pour ses clichés sur le boxeur Mohamed Ali (qu’il suit de 1966 à 1974, à l’entraînement, au restaurant ou chez le barbier…), autant que pour ceux qu’il a réalisé, à New York, le 11 septembre 2001 (sa photo de jeunes gens relativement légers, posés dans un parc avec le World Trade Center enflammé dans le fond, avait notamment fait salement scandale). Elzo Durt qui en a profité pour livrer un nouveau petit chef-d’oeuvre, avec ce poster produit afin d’annoncer le concert que les Italiens ont donné avec le Français Jessica93, lui aussi signé chez Teenage Menopause.

Trompe l’oeil

Sur cette photo du « faiseur d’images » allemand, clairement pas l’une des plus connues de son catalogue, un trio marche devant un immeuble, qui se trouve divisé en deux parties. L’une fait perdurer l’apparence globale de la ville (les murs sont briqués, les fenêtres identiques, et des escaliers extérieurs escaladent l’immeuble de manière symétrique), et l’autre, via un paysage photographique faisant office de trompe l’oeil mural, en propose un échappatoire verduré, oxygéné, vaste. En zoomant sur le trio d’humains, puisque le trompe l’oeil rempli ici parfaitement sa fonction, on pourrait ainsi les croire marchant dans un bois, ou au sein d’une forêt dans laquelle il ferait particulièrement chaud (l’un d’eux, en effet, a décidé d’ôter le tee-shirt afin de mieux faire respirer le corps). Ce sont eux, les Modern Jungle’s Prisoners que les temps présents ont capturé, et enfermé dans une réalité faite de désirs que l’on ne peut assouvir et d’horizons que l’on ne peut découvrir. Ici, c’est le fantasme de la jungle, et donc de la liberté totale (l’espace y est sauvage, vaste, et sujet à une codification autre), qui se trouve confronté à la très dure réalité, bétonnée et briquée. Contre la trop dure confrontation au réel, la solution serait-elle le rêve ?

Le son

Les mecs de Go!Zilla (basés, c’est original, à Florence, en Toscane), sont de ceux qui aiment détruire des mondes afin d’en bâtir de nouveaux. Pas comme le très gros iguane confronté à quelques radiations nucléaires et qui a détruit quelques grandes métropoles mondiales sur son passage et auquel leur nom fait référence, puisque lui, ne reconstruit jamais rien derrière. Car si le disque s’ouvre avec ces bruits qui rappellent la complexité des très grands espaces urbains, c’est afin de mettre en scène cette jungle moderne qu’évoque le titre du disque, que le groupe va s’attacher à mettre en pièces au sein d’un album qui confronte l’aisance des mélodies « pop » et l’ardeur du garage psychédélique et brutal. Deux mondes qui se rencontrent. Et une réalité qui succombe.

Go!Zilla (Facebook / Bandcamp)

Elzo Durt (Site officiel / Facebook / Mixcloud)

Go!Zilla, Modern Jungle’s Prisoners, 2018, Teenage Menopause RDS, artwork par Thomas Hoepker (photo originale) et par Elzo Durt (layout).

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