Godspeed You! Black Emperor x Karl Lemieux – Luciferian Towers


Via sa musique, et ce post-rock ample et symphonique, parfois bruitiste, parfois jazzy, toujours libre, Godspeed You! Black Emperor proteste, conteste, condamne. Et ouvre parfois aussi, au sein du marasme chaotique, quelques fenêtres vers la possibilité de lendemains meilleurs. Au sein du live cinématographique de leur dernière tournée en date (celle défendant l’album Sweet And Other Distress, 2015), c’est ainsi le mot « HOPE » qui, paradoxalement, apparaissait d’abord sur les écrans, au moment où aux sifflements d’un violon abyssal répondaient les vrombissements saturés du sol (sur le morceau « Hope Drone »). Tableaux allongés. Et en clair-obscur.

Révolte sans paroles

Et comme il n’y a pas de paroles chez Godspeed (pour en trouver, il faut se tourner vers A Silver Mt. Zion, l’autre projet de plusieurs membres de GY!BE, dont Efrim Menuck et Sophie Trudeau), ni sur disques, ni en live, et ni en interviews (le groupe en donne très peu), il faut bien donner matière à ceux qui font du groupe Montréalais l’un des éléments les plus subversifs de la scène post-rock du XXIe siècle (car c’est bien de cela dont il s’agit).

On se base ainsi chez Godspeed sur les quelques mots dévoilés par le groupe en marge de toutes productions artistiques (quelques notices explicatives trainent sur le site de Constellation Records, le label du groupe), et surtout, sur le côté visuel, orchestré depuis 2010 par le cinéaste montréalais Karl Lemieux, qui gère, non seulement les artworks du groupe, mais aussi ces vidéos directement projetées en live qui, agencées au son, donnent la sensation d’une chorégraphie monumentale.

Godspeed You Black Emperor! x Karl Lemieux – ‘Allelujah! Don’t Bend Ascend (2012)

Urbanisme et mysticisme

Au sein de la scénographie du live que l’on évoquait déjà, celui servant la partition de Sweet And Other Distress, on se retrouvait ainsi, à titre d’exemple, confronté à la vision d’un immeuble en construction (ou en dé-construction ?) d’abord filmé de bas en haut, avant de l’être du ciel. « C’est ce post-rock qui frôle les sous-sols avant d’exploser dans les airs », avait-on écrit ailleurs. Les bâtiments qui s’effondrent, qui se heurtent, qui disparaissent, voilà une métaphore efficace pour dire l’ampleur du désastre, et les sociétés modernes destinées à devenir, dans une vision biblique de la chose (beaucoup de références sont bibliques chez Godspeed), les cités babyloniennes des temps prochains. Le bâtiment était isolé et petit sur la cover d’Allelujah! Don’t Bend! Ascend!, et semblait abandonné. Il est désormais plusieurs, et grandiose sur celle de Luciferian Towers. Et si celui du quatrième album de Godspeed semblait correctement tenir debout, les deux tours de ce dernier album en date, dont l’occurrence biblique est une nouvelle fois évidente (Lucifer, pour rappel, est un ange déchu selon la tradition chrétienne), semblent au contraire sur le point de s’effondrer.

« The building chokes, folding inwards. There’s a pit inside where the beating heart of the sun expands. Dust traces in contours like a radiograph », lit-on d’ailleurs sur la cover. Pour le centième anniversaire morbide de la bataille de Messines de juin 1917, le groupe avait donné un concert directement sur les lieux du massacre, à Heuvelland en Belgique, donnant en même temps les premières mesures de ce qui allait devenir, plus tard, les compositions de Luciferian Towers. Est-on ainsi, avec cet artwork, face à la représentation photographique de l’un des instants malheureux ayant accompagné les épisodes de l’un des plus grands massacres recensés de la Grande guerre de 14-18 ? Voilà une hypothèse.

Une autre consisterait à ne pas en formuler clairement. Et à considérer que cette photo captée en noir, en blanc et en gris (rien de très joyeux dans les cas), offre simplement une transcription visuelle idéale de ce que ce 7e album, de nouveau plein de spleen et d’euphorie, tente de formuler : la laideur du monde, l’asservissement de l’homme par l’homme, la planète qui tombe en lambeaux, la nécessité de se révolter contre les oppresseurs. Les tours dressées par l’ange déchue sont vacillantes. Il semble suffire d’un rien, d’un peu d’aide peut-être simplement, pour qu’elles s’éclatent définitivement contre le sol…

Le son

Après un dernier essai à la limite du bruitisme (souvenons-nous du très dur « Peasantry or ‘Light! Inside of Light », qui ouvrait Sweet And Other Distress), le groupe montréalais se souvient qu’il fut, un temps, l’auteur d’un post-rock symphonique, grandiloquent, tendant vers la profonde mélancolie en même temps que vers la grandiose euphorie, réflexes originels réapparus à la surface du ciel avec Luciferian Towers, un septième album qui rivalise avec ses plus prestigieux prédécesseurs (Yanqui U.X.O., ‘Allelujah! Don’t Bend Ascend) et qui rappelle au monde à quel point le groupe de Montréal est nécessaire pour la survie d’une certaine idée, tombée depuis un moment en pleine désuétude : celle de l’indépendance absolue. Une nouvelle fois, Godspeed tout en haut.


Godspeed You! Black Emperor (Site officiel)

Karl Lemieux (Vimeo)

Godspeed You! Black Emperor, Luciferian Towers, 2017, Constellation Records, 43 min., artwork par Karl Lemieux

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