Girls In Hawaii x Sigurdur Gudmundsson – Hello Strange


Digi Def 3

Un homme en position fœtale, une roue de vélo, un cerf-volant blanc, un feu en train de brûler, le tout posé sur un gazon mal entretenu : la pochette d’Hello Strange, le dernier album live-acoustique de Girls In Hawaii, est un tableau sur lequel est collé une série de fétiches évoquant ces instants d’enfance dont on se rappelle, mais dans lesquels il est naturellement impossible de se replonger véritablement. Ceux-ci sont vus à travers l’œil de l’adulte, et ces flammes encore vivaces semblent l’indiquer : c’est l’innocence infantile, tragédie universelle, qui est en train de se calciner sous nos yeux.

Se rassurer, se souvenir

Sur le divan du professeur Gudmundsson (cet artiste islandais post-surréaliste prophète en son pays, mais largement méconnu en-dehors), les Girls In Hawaii témoignent ainsi d’une envie de se rassurer, tout en assumant les ecchymoses du passé. C’est ce qu’implique le fœtus : se tourner vers là d’où tout a commencé, afin de faire le point. C’est d’ailleurs, d’un point de vue sonore, la démarche première d’Hello Strange, qui revisite dix ans de discographie (trois LP, quatre EP) en apportant une touche nouvelle à des morceaux enveloppés dans un timbre réformé (à titre d’exemple, la pop rock intime et luxuriant de « Misses » accueille ici des résonances andines).

Se rassurer, se souvenir, recommencer sans rien renier, parce que cela était nécessaire. Parce que la disparition soudaine en 2010 du batteur Denis Wielemans (le frère du chanteur et multi instrumentiste Antoine Wielemans) avait besoin d’être encore panser, encore un peu évoquée, et ce même si ce n’est pas sur la pochette de Hello Strange aussi symboliquement marqué que sur celle d’Everest. On se souvient en effet de ces deux magistraux tableaux du plasticien belge Thierry De Cordier réutilisés pour l’artwork de l’album (Mer Grosse et Zeeberg) et intégrés à la scénographie du live, qui mettaient en avant, en représentant ces vagues immenses et dangereuses qui font vivre la Mer du Nord, la « violence normale » (car le décès en est une) qu’avait du endurer le groupe durant les mois dernièrement écoulés.

Dans l’ombre imposante d’Everest

Esthétiquement, Everest est d’ailleurs sans aucune hésitation l’une des plus belles pochettes d’album de l’année 2013. Et celle d’Hello Strange, de manière relativement obligatoire, souffre ainsi de cette comparaison difficile à assumer. Allégoriquement, par contre, le propos est décidément d’une grande richesse. Car outre la discussion psychanalytique que l’on évoquait plus haut, le travail de Gudmundsson peut être lu – si l’on se tord un peu les méninges et si l’on passe outre la date de création initiale de l’œuvre (1979) – comme une référence alambiquée à l’œuvre visuelle antécédente des Girls In Hawaii.

Ainsi, ce gazon qui accueille le quartet humain / objets / feu évoque cette verdure que l’on retrouve sur les pochettes des deux premiers albums From Here To There (2003), et à un degré moindre celle de Plan Your Escape (2008). Le cerf-volant, lui, s’il n’est pas géométriquement un triangle, ramène en tout cas à celui qui a forgé l’identité visuelle liée à Everest et décliné sous tous les formats possibles (sur scène, sur l’artwork de l’album, sur celui des EP Misses, Rorschach et Refuges, dans leurs clips…) Puisque le son est ancré dans un processus de citation du passé, l’image devait l’être aussi.

De formes triangulaires, hasard ou destin propice, l’œuvre de l’Islandais Gudmundsson en est justement pleine, et notamment dans son travail photographique, que celui-ci doive représenter une pile de livres interrogeant le positionnement de l’homme face au savoir enseigné par d’autres (Triangles, 1980), ou qu’il doive figurer un amas de terre qu’un homme vient de retirer du sol (Rendez-Vous, 1976). Chez ce Scandinave qui a multiplié les terres d’accueil (Amsterdam, Reykjavik, Lisbonne, Berlin, New York, Stockholm, Xiamen) en même temps que les supports de transcription (photographie, vidéo, sculpture, roman) d’une œuvre qui interroge, qui ne prend jamais position, qui met en scène sans pour autant mesurer l’impact de ce qui est en train de se produire. Et ce processus de pensé peut (doit ?) aussi être appliqué à la pochette d’Hello Strange, qui, on le rappelait plus haut, n’a pas initialement été conçue pour servir le propos des Girls In Hawaii (en 1979 les membres du groupe belge n’avaient pas encore l’âge de tenir correctement une guitare…)

La filiation Hipgnosis

L’autre grand intérêt du travail de cette cover d’Hello Stange, c’est la filiation graphique qu’elle évoque. Les puristes s’en apercevront rapidement, celle-ci aurait en effet pu être issue de la fabrique de pochettes Hipgnosis, fondée en 1968 par les Britanniques Aubrey et Storm Thorgerson, et mondialement célébrée pour ses collaborations avec Genesis, avec Led Zeppelin, avec le triptyque discographique de Peter Gabriel (I, II, III), et bien évidemment avec Pink Floyd, dont l’atelier a réalisé la quasi totalité des pochettes. Il y a en effet ici le même coloris distant, la même démarche de collage d’éléments surréalistes sur support photographique, la même grille de lecture à déchiffrer à l’aide de plusieurs alphabets que sur la maison mère du graphisme avant-gardiste des années 70-80. On sait de la bande de Syd Barrett et de David Gilmour les facultés d’adaptation, si ce n’est de transformation de ses morceaux studio, lors de ces lives longilignes devenus légendaires. On la sait désormais aussi chez Girls In Hawaii. Les grands esprits savent toujours se rencontrer.

Le son

Dans la foulée d’une tournée qui les aura vu écouler la grâce de leur somptueux Everest sur une centaine de dates, les Girls In Hawaii, plus que jamais conscients de leur géniale capacité de manieurs de sons, embrayent sur un Hello Strange visant à revenir, par le biais du live-acoustique, sur dix années de discographie en intégrant leurs morceaux originaux d’un timbre nouveau. La démarche pouvait inquiéter. Mais rassure au contraire. Les Girls In Hawaii réussissent en fait, en livrant quelques pépites directement mis en compétition avec le titre de base (« Where Do Your Tears Come From », « Rorschach », « Misses »), l’exploit de ne pas tomber en le faisant dans la masturbation enthousiaste devant son propre miroir, et imposent une évidence : l’œuvre des Wallons est à (re)découvrir de toute urgence.

Girls In Hawaii (Site officiel / Facebook / Twitter)

Sigurdur Gudmundsson (Tumblr)

Girls In Hawaii, Hello Strange, 2014,  62 TV Records / Naïve, 56 min. pochette par Sigurdur Gudmundsson

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