Frustration x Baldo — So Cold Streams


En pleine campagne, quelques hommes en bleu de travail aident une machine à goudronner le paysage. Des champs entourent la route qui est en train de naître, et on verra sans doute bientôt le long de son parcours apparaître les mentions de son identité administrative : l’ancien champ de blé deviendra route nationale, départementale, ou peut-être bien communale. Au XIXe siècle, l’image aurait évoqué le progrès, le futur plus grand, le confort moderne que l’on voit de plus en plus distinctement apparaître. Au XXIe, et à une époque où la conscience écologiste devient, chez les classes moyennes et à la gauche de l’échiquier politique, une préoccupation de plus en plus marquée, l’image évoque plutôt la vanité des hommes qui, sous prétexte qu’il fallait bien vivre, ont pris le parti de tout détruire. Lelo Jimmy Batista, journaliste multi casquettes qui signe la bio de So Cold Streams, cinquième album du quintet post-punk Frustration, résume bien l’idée : « L’image contient à elle seule tout le disque : l’espace, la force, la lumière, la rage et le dégoût aussi. L’envie de tout détruire. De faire table rase. De proposer quelque chose de différent. Un peu plus que de la musique. Un esprit, une idée. Une façon d’envisager le monde. »

Écolo. Responsables ?

Brûlot écolo, cette pochette de Frustration ? Pas seulement, pas vraiment. L’illustration, plus sûrement, d’un disque qui formule une nouvelle fois, et le postulat n’est pas nouveau pour le groupe, une profonde méfiance vis-à-vis du monde moderne, des tout-puissants, des conventions que certains acceptent sans rien remettre en cause, et que d’autres contestent systématiquement, en profondeur et en insistant. Détruire quelque chose. Et rebâtir derrière.

« À la base nous, on est avant tout des gens qui font de la musique. La pochette on sait bien que c’est important, mais ce n’est jamais notre priorité. À chaque sortie de disque, on se retrouve piégés, et on a même parfois retardé la sortie de certains albums parce qu’on ne savait pas comment les illustrer… », nous dit le chanteur et grand orchestrateur Fabrice Gilbert, foutraque et précis, comme il a, semble-t-il, l’habitude de l’être.

D’Andrew Wyeth à Christoph Waltz

Pour ce coup-ci, le groupe anticipe. Trois ou quatre mois avant la sortie de So Cold Streams, la question se pose déjà. Quelques membres du groupe ont en tête une image, tellement célèbre qu’elle se retrouve parfois en magnet sur les frigos des gens. L’image en question, c’est Christina’s World, une peinture de l’américain Andrew Wyeth que les foules peuvent venir voir au Museum of Modern Art de New York et dont l’auteur avait voulu représenter, en 1948, une femme paralysée des jambes en train de ramper péniblement au beau milieu d’un champ. Son objectif ? Une maison, bâtie au sommet d’une colline, destination qui, lorsque les jambes fonctionnent mal, est moins aisée à atteindre que lorsque le corps est en pleine possession de ses moyens.

Andrew Wyeth, Christina’s World, 1948-1949, Museum of Modern Art, New York, Huile sur toile

« Voilà, c’est cette peinture-là qu’on avait en tête. Et là j’ai eu une idée, que j’ai partagé aux autres. T’as vu Inglourious Basterds de Tarantino ? Y a cette scène où Christoph Waltz débarque chez un fermier et finit par brûler sa maison parce que des juifs y sont cachés. Y a que Mélanie Laurent enfant qui arrive à s’échapper parce que le nazi la laisse partir. Voilà, je pensais à cette scène-là. Pour la pochette, je voulais sortir du prisme hyper industriel de nos précédentes pochettes. Je voulais une image qui soit plus bucolique. J’imaginais deux gamines de dos marchant dans un chemin, en train de passer un vallon, et je voulais que l’auditeur devine l’horreur qui se trouvait derrière ce vallon… J’avais des idées comme ça ».

Les idées sont posées, tout le monde est ok pour le projet de base. On appelle donc le peintre Baldo, compagnon de route de longue date qui signe la plupart des pochettes du groupe depuis ses débuts. Les thématiques de ces images, dont le studio est rempli et les plateformes digitales aussi ? Le monde prolétaire vu à travers le prisme du réalisme très net, et le peuple qui travaille la terre, en extérieur ou en sous-sol. C’est Sorj Chalandon mais en dehors de la mine, à l’intérieur des usines plutôt et avec un trait qui suggère la douceur, perceptible ici malgré le très dur labeur. Baldo et Frustration, c’est le petit peuple qui travaille sur de grands projets (Full of Sorrow, Relax, Uncivilized) ou que l’on juge, justement, parce que ce travail n’a pas été suffisamment bien fait (Empires of Shame). Baldo et Frustration, c’est donc aussi maintenant cette image qui portait auparavant un autre nom (Sur la route) et que le groupe a finie, après des allers-retours nombreux, à associer à ce cinquième album studio.

« On avait parlé à Baldo de nos idées pour cette pochette. Il nous envoie une première version fauviste. Ça n’allait pas. Puis une deuxième version avec des gamines aux regards épouvantés avec un net clin d’œil à Andrew Wyeth. Les autres disent « oui », mais je comprends clairement qu’ils ne sont pas totalement convaincus. C’est un peu la panique à bord, la date de sortie approche, on est en train de terminer l’enregistrement. Finalement, on prend pas celle-là non plus, ça convient pas. Je traîne chez Baldo, y a ce tableau qui pend au mur depuis longtemps et qu’on avait même failli utiliser pour le premier album. Il n’a jamais été utilisé, j’ai l’impression qu’il me nargue depuis des années… J’en parle au groupe. Ça prend cinq minutes pour que tout le monde me dise : « ok pour celui-là ! » Baldo était un peu vexé d’avoir travaillé dans le vide, mais content quand même que ce tableau-là finisse par être utilisé… »

Gilets jaunes ?

Et le verso de la pochette, avec des deux corbeaux qui saisissent un tissu tout jaune ? Fabrice : « Ah oui on nous a souvent demandé si c’était un clin d’œil aux Gilets jaunes, mais non ce n’est pas le cas, bien qu’on les soutienne à fond ! C’est plutôt une référence aux deux flamands roses du recto de Empires of Shame… »

Le son

Première signature et porte-étendard du plus noble des labels punks français — Born Bad Records, maison également de La Femme, du Villejuif Underground, de Cheveu ou de Forever Pavot —, Frustration défend depuis plus de quinze ans et avec cinq albums au compteur l’idée d’un post-punk abrasif, contestataire, engagé. Avec le renfort du clameur Jason Williamson du duo Sleaford Mods (sur le morceau « Slave Markets ») et le lead du chanteur et grand gourou Fabrice Gilbert, les Franciliens sortent un cinquième album qui dit tout autant l’idée du froid que celle du chaud — So Cold Streams — et confirme qu’ils sont bien, en France, les parrains d’un genre qu’ils modulent à leur manière, en témoignent quelques aventures inhabituelles, comme le très smithien « Lil’ White Sister » ou le très indus « Brume ».

Frustration (Facebook / Bandcamp )

Baldo (Site officiel)

Frustration, So Cold Streams, Born Bad Records, 39 min., pochette par Baldo

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