Freddie Gibbs & Madlib x Jeff Jank – Bandana


L’un, Madlib, fait partie des producteurs les plus talentueux de son temps, digger inlassable (on dit qu’il cumulerait chez lui « quatre tonnes de disques, stockés dans quatre pièces ») à la curiosité sans bornes (ses volumes de Beat Konducta explorent et retravaillent les sons du Brésil, de l’Inde, d’Afrique), aux collaborations nombreuses, (J Dilla, MF Doom, Talib Kweli…), aux références cent fois affirmées (Sun Ra, James Brown, Miles Davis, Stevie Wonder…), aux alias et projets (Lootpack, Yesterday’s New Quintet, DJ Rels, Jaylib, ou Quasimoto, le plus célèbre) aussi divers que les champs explorés au cours d’une carrière débutée dans les années 90 en Californie.

L’autre, Freddie Gibbs, est actif sur la scène hip-hop ouest-américaine depuis 2004 et la parution de ses deux volumes de Full Metal Jackit : The Mixtape, a publié quatre albums depuis 2013 et une flopée d’EP, évite les balles en 2014 après l’un de ses concerts à Brooklyn, manque de se faire incarcérer en 2016, se fait le porteur d’un rap politique, hardcore, gangsta, subtile.

MF Doom x Jeff Jank – Madvillain (2004)

Madlib et Freddie Gibbs, c’est l’intello et le ghetto ? Plus compliqué que ça, bien sûr. C’est surtout la rencontre entre deux hommes qui, avec la sortie de Bandana, n’en sont pas à leur coup d’essai, et ont déjà connu, dans les dernières années, quelques succès d’estime. Cinq EP entre 2011 et 2014, un album nommé comme ces objets conçus pour dans l’unique optique de se faire fracasser (Piñata, 2014), et un tube qu’a même repris Kanye West (« Cocaine Parties in LA »), déjà illustré par un collaborateur de très longue date de Madlib : Jeff Jank, designer devenu, au fil du temps mais sans en avoir officiellement le terme, le directeur artistique du label californien Stones Throw, maison d’Egon, de MF Doom, de J Dilla, d’Aloe Blacc, de Dâm-Funk, de Madlib bien sûr et donc de tout ce qui sonne underground, depuis l’année 1996, dans ce qui est associé à la musique hip-hop. À la base, on avait utilisé un tableau de l’artiste Ross Harris, où l’on trouvait déjà un zèbre. Mais le chemin a été rebroussé, et l’artwork finalement utilisé pour une édition limitée du disque.

Nuit zébrée

Jeff Jank, c’est lui qui a popularisé le personnage, devenu très célèbre et créé par Keith Beats (aka DJ Design), associé à Quasimoto, qui accompagne le projet de Madlib depuis la fin des années 90. Tête de cochon au museau plus allongé que la moyenne, corps d’humain aux pieds lourds, et une clope, toujours, qui pend tout au bouc de son bec. Quasimoto, on le retrouve encore aujourd’hui sur la pochette de l’album Bandana, la peau jaunie , le bandana (forcément) autour du cou, chevauchant un zèbre que l’on pourrait bien associer, chacun son icône, à Freddie Gibbs. Alors le zèbre, Quasimoto, un Hollywood dévasté que l’on contemple de haut, des références cartonnées à d’autres disques du duo (la Piñata de l’album du même nom étant le plus évident…), une voiture accidentée façon James Dean… À Jeff Jank, qui parlait aussi à Brain Magazine il y a quelques années, la parole.

Madlib n’a pas rappé depuis dix ans, mais Quasimoto vit toujours à travers les dessins. J’espère pouvoir le garder en vie pour toujours.

Jeff Jank

« Le zèbre est devenu un code secret, un symbole pour Freddie Gibbs et Madlib. Ce n’était pas prévu au départ, c’est apparu lors de la création de leur premier album, Pinata. À la base, le zèbre était là pour représenter quelque chose à propos de Freddie et de ses paroles. Les rayures noires et blanches du zèbre représentaient le thème de la vente de cocaïne de Freddie – mais ce n’est pas intéressant de dire cela. Je me fiche de l’évidence. Je trouve plus intéressant de suggérer quelque chose.

À la fin de l’année dernière, Bandana était sur le point d’être terminé. Les fans de Freddie et de Madlib se posaient des questions sur cet album, ils s’attendaient à en avoir des nouvelles. Mais nous n’avions encore rien à dire. Le 1er janvier, j’ai posté un dessin de Quasimoto assis sur un zèbre, tous deux en train de fumer, le bandana de Quasimoto ondulant dans le vent. Il n’y avait pas de mots, mais j’espérais que les fans de Madlib et Freddie comprendraient – tout cela était un code indiquant que quelque chose allait se passer. L’artwork de Bandana a suivi cette direction.

Madlib n’a pas rappé depuis dix ans, mais Quasimoto vit toujours à travers les dessins. J’espère pouvoir le garder en vie pour toujours. »

English version

« The zebra has come to be like a secret code or symbol for Freddie Gibbs and Madlib. This wasn’t planned from the start, but it emerged during the making of their first album Pinata, a part of the design that I introduced to represent something about Freddie and his lyrics. If it means anything, the zebra’s black and white stripes stand for Freddie’s theme of selling cocaine – but it’s not interesting to say that. I don’t care about the obvious. I find it more interesting to suggest something.  

Late last year, Bandana was within sight of being finished. Fans of Freddie and Madlib were asking about the album, expecting some news, and it to come out long before we knew it would come out.  But we had nothing to say yet. On the January 1st, I posted a drawing of Quasimoto sitting on a zebra, both of them smoking, with Quasimoto’s bandana waving in the wind. There were no words, but I hoped the fans of Madlib and Freddie would understand – the whole thing was a code that something was coming. The artwork for Bandana followed in that direction.  

Madlib has not rapped in ten years, but Quasimoto still lives through drawings. I hope I can keep him alive forever. »

Le son

Le rap gangsta, gros calibré, thérapeutique aussi parfois (le morceau « Situations » raconte la mort de son cousin au cours d’une fusillade) de Freddie Gibbs confronté aux productions érudites et pleines de samples malignement découpés, et qui se suffisent, souvent, à elles-mêmes, de Madlib. La confrontation des mondes fonctionne à merveille, et aboutit à un duo qui a encore de belles années devant lui. « Crime Pays » ? L’écoute de l’autre et le boulot aussi.

Freddie Gibbs (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / YouTube / SoundCloud)

Madlib (Facebook / Twitter / Instagram)

Jeff Jank (Site officiel / Instagram)

Freddie Gibbs & Madlib, Bandana, 2019, Keep Cool / RCA Records, 47 min., artwork par Jeff Jank

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