Etienne Daho x Pari Dukovic – Blitz


Évoquer Étienne Daho, c’est convoquer dans l’esprit de chacun une image, précise. Celle, devenue d’Épinal, que la culture populaire a fini par associer de manière définitive à celui que la pop française considère aujourd’hui comme son incontestable parrain. On pense bien sûr, d’emblée, au Daho de La Notte, La Notte…, imberbe, le regard scintillant, la marinière au col enlevé, et le perroquet sur l’épaule, un Daho fixé dans le marbre lumineux par le duo Pierre & Gilles (pas plus connu que ça non plus en 1984), à un moment où le natif d’Oran n’en était qu’à son deuxième album, celui qui scellera définitivement, notamment grâce à la présence de l’immense tube « Week-end à Rome », un destin qui devait s’annoncer lumineux. « Au-delà de mon image, ils ont photographié mon âme de l’époque. C’est la vitrine parfaite de cet album » dit ainsi Daho à Benoît Cachin, dans le très bon dahodisco qu’il fait paraître en 2013 aux Éditions Gründ.

Étienne Daho x Pierre & Gilles – La Notte, La Note… (1984)

La tête à Daho

Respectueux tout au long de sa carrière d’une règle tacite qui affirme qu’un artiste pop, à la tête d’un projet solo, doit forcément apparaître sur le fronton de son disque pour se faire vendeur (en Fnac comme en grande surface, celui qui achète doit identifier de loin celui qu’il aime écouter), la figure de Daho ne disparaîtra jamais, de la pochette de Mythomane (1981) à celle des Chansons de l’innocence retrouvée (2013), sans pour autant se contenter d’un conformisme trop pâlot.

Particulièrement sobre jusqu’à la fin des années 80, l’iconographie dahoesque marquera un tournant avec la pochette de Pour nos vies martiennes, signée Guy Peelaert (l’auteur du célèbre Rock Dreams, 1974). On y voit alors Daho traverser une espèce de fête foraine, le ton las, mal à l’aise dans ce décor en carton patte où tout brille, et où lui s’obscurcit. C’est la représentation d’une gueule de bois et d’une gestion difficile d’un succès trop important, celle que Daho connu après le carton massif de l’album Pop Satori (y figure le tube nationale « Tombé pour la France »).

Étienne Daho x Guy Peelaert – Pour nos vies martiennes (1988)

Avec Paris Ailleurs, et cet album-concept illustré par le photographe Nick Knight (qui illustrera aussi, bien plus tard, l’album Réévolution, 2003), on s’éloigne de manière définitive du Daho candide, éphèbe, léger de La Notte, La Notte…, afin d’en proposer, quasiment, son opposé. La photo livrée par Knight se fait en effet très crue, montrant un Daho ultra-réaliste, assez dur, le regard sombre. Les timbres collés curieusement sur la joue de l’artiste, eux, ont été ajoutés par l’agence Mickael Nash Associates, afin d’évoquer les voyages contés par ce Paris Ailleurs.

Plus dure encore, et bien que l’on doive d’abord considérer le côté burlesque de cette mise en scène christique, le travail de Pierre & Gilles, de retour aux côtés d’un Daho autre, pour les besoins de l’album Résérection, fabriqué en collaboration avec le groupe Saint Etienne. Ici, et via cette évocation biblique (d’autres, davantage branchés rock, penserons plutôt au Closer de Joy Division), Daho « s’amuse » avec la rumeur qui l’avait annoncé, un temps et au moment de la composition de cet album, à Londres, mort du Sida (en 1994 : on est dans le pic de la maladie).

St. Étienne Daho x Pierre & Gilles – Résérection (1995)

Suivra le portrait pris de face pour l’album Eden, la célèbre photo ornant le premier best of de Daho (sorti chez Virgin) où on le voit, dans les pas d’un avion, courir sur une piste de décollage, ou encore celle de Corps & Armes, en 2000, un album amoureux illustré par M&M qui s’inspirent, alors, d’un poster de Milton Glaser de 1967, qui représente Bob Dylan de profil, visages noirs, cheveux colorés.

Daho intime

Et puis deux visuels, pour L’Invitation (2007) et pour Les Chansons de l’Innocence Retrouvée (2013) marqués par le sceau de l’intime, tous deux étant issus du catalogue personnel de Daho himself, lui que l’on sait aussi photographe habile (une exposition qui débute à la Philharmonie en attestera bientôt). L’Invitation, c’est « Une image sans conception ni intention », selon ses propres mots, et Les Chansons de l’Innocence Retrouvée, c’est une photo prise par son ami (photographe) Richard Dumas, lors d’une visite de l’artiste à Ibiza (il y habite). Une jeune femme fait des photos de nus pour une revue de chaire philosophique. Est-ce qu’on peut prendre une photo ? Oui. C’est après qu’il se dira que ça peut être une bonne photo. « Cette jeune femme symbolise à elle seule toutes les chansons de l’album. C’est une très belle image que nous n’aurions jamais obtenu si nous l’avions intentionnellement mise en scène », dira-t-il une nouvelle fois à Benoît Cachin, branché sur le sujet.

Daho sublime

Pour Blitz enfin, on y vient, nous voilà confronté au Daho « le moins Daho » de son iconographie. Les fringues en cuir, la lumière cachotière, les volutes de cigarettes qui s’échappent…sur cette photo, superbe, signée par le photographe turc (mais basé à New York) Pari Dukovic, on pense naturellement à la vision de Marlon Brando dans L’Equipée sauvage (1953), évocation ultime du sex-symbol masculin des années d’après-guerre, comme l’on songe au Scorpio Rising de Kenneth Anger (1963), et au personnage interprété alors par Bruce Byron. Daho rebelle, Daho désirable, Daho fantasmagorique.

Bruce Byron dans Scorpio Rising

Etienne Daho x Pari Dukovic – Blitz (2017)

Marlon Brando dans L’Équipée sauvage

Dans Les Inrocks, à Christophe Conte, qui a signé une excellente bio sur le bonhomme en 2008 (Une histoire d’Etienne Daho, Flammarion), il déclarait : « C’est une représentation puissante, même si ce n’est évidemment pas moi. J’ai toujours aimé jouer avec l’image et aussi avec mon image. Illustrer une pochette avec un simple portrait où je suis à mon avantage, n’a pas beaucoup d’intérêt pour moi. Les gens savent bien à quoi je ressemble, alors autant m’amuser à distordre cette image, à jouer avec. Après, les gens plaquent leurs propres fantasmes sur les images, cela ne m’appartient plus. »

Le son

« Blitz » (qui fait référence au bombardement de l’Angleterre par l’aviation allemande, durant la Seconde guerre mondiale), le nouvel album d’Étienne Daho, est un album étonnamment psychédélique, marqué par le souvenir d’amours toujours vivace (celui pour Syd Barett, le fondateur des Pink Floyd pour lequel Daho eut toujours une fascination intense) et par quelques tubes électriques (« Les flocons de l’été », notamment) toujours placés au service de sa majesté pop, celle par laquelle Daho a depuis longtemps été adoubée. Beauté sournoise, beauté absolue.

Étienne Daho (Site officiel / Facebook / Twitter / Youtube)

Pari Dukovic (Site officiel / Facebook / Instagram / Twitter)

Étienne Daho, Blitz, 2017, Virgin / Universal Music France / Mercury, photo par Pari Dukovic

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