Eddy de Pretto – Cure


Depuis quelques mois, et depuis le succès fulgurant de son EP Kid, on voit Eddy de Pretto, ce gamin à peine sorti de la vingtaine qui incarne pour certains le chainon manquant entre rap et chanson française, absolument partout. Dans Les Inrocks, sur France Inter, dans Elle Magazine, dans Libé, à Taratata, dans Têtu, aux Victoires de la Musique, à BFM TV, sur le plateau de Quotidien, en session pour Monte le Son…Et partout avec lui, en promo ou en tournée, son téléphone, qui ne le quitte jamais, qu’il s’agisse de faire une story pour Instagram (le geste est fréquent chez les gens) ou de lancer, en live, les productions des morceaux sur lesquels il s’apprête à poser (là, c’est plus rare). Alors, Eddy et son téléphone, c’est un gimmick bien rodé de communication ? Ou une manifestation, évidente, que ce banlieusard qui a grandi dans le Val-de-Marne (il est né à Créteil), est bel et bien de son époque ?

Génération Millenials

Car Eddy de Pretto, et il est peut-être l’un des premiers artistes français de sa génération (il est né en 1993) à l’incarner aussi clairement, est un membre à part entière de la génération Millennial (en gros : ceux qui sont nés entre les années 80 et 2000, et qui, par conséquent, ont grandi avec internet, le monde hyper connecté et les codes qui vont avec). Et les millenials – c’est en tout cas l’une des caractéristiques que leur accorde non seulement les courants sociologiques qui les ont défini, mais aussi les enquêtes des agences de marketing qui veulent leur vendre des produits -, on les dit désireux de redéfinir ce qui est jugé « vrai », indépendants, plutôt débrouillards, et capables, surtout, de prendre le contrôle d’une époque dont les anciens tendent à comprendre de moins en moins les codes.

Ainsi, Eddy de Pretto écrit, comme un vrai « penseur » de son siècle, des textes dans lesquels il évoque le genre (« Kid »), la perte de repère et la sur-sollicitation de la génération Y dans (« Fête de trop »), le narcissisme inhérent à un siècle, surtout, centré sur lui-même (« Ego »). Il compose aussi, dans une démarche très DIY, ses propres mélodies, incarne seul ses chansons dans des clips dont il est le héros, lance lui-même depuis son téléphone ses prods sur les plateaux télés et sur scène, lui qui aime cette « vision d’humanité connectée, toujours un fil à la main ». Aux Inrocks, à propos de la mise en scène de sa tournée, il disait par exemple « On sera deux sur scène : moi et l’iPhone, avec un batteur ». Il ajoute : « Je lancerai des chansons avec le portable (…) pour qu’on ne perdre pas l’essentiel, c’est-à-dire, le corps en mouvement. Juste un iPhone en main et des mots ». Peut-on, ainsi, s’étonner vraiment que la pochette de son premier album soit un selfie pris avec son iPhone, sans retouche apparente ?

Me, Myself and Eddy

Forme d’expression majeure du siècle, décrié pour son narcissisme intrinsèque, le selfie est une des marques incontestable de notre temps. 2.0. Mais il serait réducteur de n’y voir qu’un goût de soi. Comme toute forme d’expression, elle est multiple. Le selfie peut servir à s’apprivoiser, à s’approprier son image, à s’ancrer dans un temps, un espace. Le selfie peut être le reflet de l’individualisme de notre temps, ou un outil d’indépendance. Un repère même ?

Aussi, quand on voit Eddy de Pretto comme ça, affalé sur sa chaise, nonchalant et pourtant en déséquilibre (dans son attitude à la fois désinvolte et ostentatoire avec cette jambe jetée sur la table dans une posture surement peu confortable, comme dans son regard quelque part entre la défiance et la méfiance) on ne peut qu’y voir l’illustration parfaite d’un projet autant personnel que générationnel. Dans le fond, comme dans la forme, Eddy nous parlerait-il, finalement, d’un temps que les plus de trente ans ne peuvent pas connaitre ?

Le son

C’est le nouveau Michel Berger ? Ou plutôt le nouveau Nougaro ? Le nouveau Christine and the Queens ? Un succès qui rappelle un peu celui de FAUVE ? Un genre de Nekfeu, mais qui questionne le genre plutôt que les égéries ? C’est Eddy de Pretto, parolier et interprète d’un genre nouveau, et bien de son siècle : un garçon qui se sert de la pop (ou est-ce du rap ?) pour se raconter lui-même, tout en racontant, aussi, l’homme moderne d’aujourd’hui, tendance arty, hipster et leader de sa propre existence. Lorsque les historiens de la musique se retourneront, et jetteront un oeil à ce qu’était la pop en France en 2018, il leur faudra, de fait, forcément passer par les textes et les prod de ce banlieusard qui risque de s’imposer, va falloir guetter ça, comme l’une des vraies grandes icônes de sa génération. « Tu d’viendras mon petit, héros historique », chante-t-il dans « Kid » ? On va voir.

Eddy de Pretto (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram)

Eddy de Pretto, Cure, 2018 Initial Artist Services

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