Django Django x Korallia Stergides – Born Under Saturn


Django Django x Korallia Stergides – Born Under Saturn

Un esthète de bronze bâti comme l’émanation d’un fantasme antique (on pense à l’Âge d’Airain d’Auguste Rodin, semblable dans sa pose) détend ses muscles et ses os, proposant en le faisant l’étalage d’un corps entièrement dénudé (une simple feuille de vigne camoufle ses parties de mâle reproducteur). Le Paresseux, parce que son nom indique de lui-même l’acte essentiel qu’il est en train d’accomplir, est tout simplement en train de s’étirer, accomplissant l’un des actes jouissifs d’oisiveté les plus représentatifs qu’il soit.

Un esthète détourné

Le Paresseux (The Sluggard dans sa langue d’origine), conçu en 1885 et que certains auront pu voir à l’exposition Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde, proposée par le Musée d’Orsay en 2011, est l’une des œuvres phares du courant Esthétique (ou Aesthetic Movement), qui, dans la continuité de ce que défendait alors le Préraphaélisme (comme son nom l’indique : la passion pour les prédécesseurs primitifs de Raphaël), s’oppose au cœur des années victoriennes à l’académisme alors en vogue en Angleterre, lorsque ce n’est pas au Naturalisme français. Avec l’Esthétique, on recherche alors l’atteinte du Beau, qu’il convient d’approcher de l’intérieur comme de l’extérieur. C’est la continuité de « l’art pour l’art », comme le théorisait le Français Théophile Gautier, que l’on envisage en imitant parfois les figures les plus idéalisées de l’Antique.

Lord Frederic Leighton, son sculpteur qui est également peintre (Le Pécheur et la sirène, Dédale et Icare, Antigone), est l’une des figures majeures de ce courant d’abord jugé subversif, mais paradoxalement, aussi l’une des plus consensuelles, puisqu’après son élection à la présidence de la Royal Academy en 1878 et suite à la forte adhésion populaire que connu son travail, Leighton en vient même par être anoblis par la Reine Victoria après l’exposition de sa sculpture à la Royal Academy Exhibition à Londres de 1886…

Subversif et populaire. Toute proportion gardée, l’association des deux termes pourrait aussi renvoyer à ce que propose Django Django, qui depuis 2009 et la parution de son premier single Storm / Love’s Dart (2009), élabore une pop radicale, anthropologique et futuriste (un œil dans le classicisme pop d’hier, un œil dans le modernisme électro de demain), qui parvient tout de même malgré sa véritable exigence sonore, à attiser l’intérêt des foules nombreuses. Pourtant, loin d’être théorisée en amont, l’association de la sculpture esthétique et de la pop des Britanniques sur l’artwork de Born Under Saturn, le second album du quatuor écossais de nouveau paru chez Because Music, résulte en fait du hasard le plus total. Un hasard très contemporain.

Le hasard Instagram

David Maclean (batteur et producteur du groupe) tombe sur la photo de l’une de ses amies postée sur Instagram. Encore étudiante, celle-ci feuillette un bouquin d’art en mangeant une orange. Sans doute autant préoccupée par la reproduction d’une gestuelle subversivement surréaliste (on pense à Marcel Duchamp qui dessinait une moustache sur la Joconde) qu’à la popularité valorisante qu’impliquent les meilleurs de nos posts sur les réseaux sociaux, elle remplace la feuille de vigne initiale qui cache les parties vaillantes de l’homme nu par un quartier d’orange, et prend donc la photo qui deviendra plus tard la pochette de Born Under Saturn, puisque David et le reste du groupe tombent sous le charme de cette image que se chargeront ensuite de recréer Korallia Steridges (design), Matthew Haworth et Aaron Larney (photo) avec le maximum de vraisemblance possible – on a même pris soin de recréer les contours du livre feuilleté par l’étudiante, puisque l’on peut voir à l’extrémité gauche de l’image la partie d’une statue qui devait figurer sur la page voisine du livre en question. – On ne sait par contre qui du titre de l’album ou de la détermination du visuel est venu avant l’autre, puisque l’on notera que le Saturne évoqué n’est autre qu’une divinité romaine, souvent qualifiée de « divinité en sommeil »…

Cette orange qui recouvre le pénis du Paresseux, elle deviendra aussi l’élément fondateur de la pochette de First Light, le premier single tiré de Born Under Saturn, une pochette qui confirmait jusqu’alors l’affection du groupe pour les créations purement graphiques (on se souvient par exemple de la forme curieusement sinoque et de ce désert ensablé qui illustrait le premier album éponyme du groupe). Une tendance graphique qui tendrait toutefois à se renouveler, puisqu’outre l’œuvre de Lord Frederic Leighton détournée pour les besoins de Born Under Saturn, le nouveau single du groupe Beginning To Fade utilise pour sa part une œuvre de Will Maclean, un artiste écossais né au début des années 1940 également occupé par le métier de pêcheur pendant un temps (l’œuvre utilisée prouve bien cette bipolarité professionnelle…)

Un œil sur la pochette du dernier Jay Z (Magna Carta), qui reprenait lui aussi à son profit (mais avec davantage d’emphase) des sculptures évocatrices de l’idéal antique, et un œil dans les parutions discographiques futures des Django’s (on ne serait pas contre une mise en single du très bon « Shot Down »…), dont on se demande si elles poursuivront les tentatives de réutilisations de classiques pour fonder une nouvelle iconographie personnelle. Parce que, contrairement à la sculpture en bronze repensée ici, ces types-là, largement productifs, ne sont pas du genre à se la couler douce pendant trop longtemps…

Jay Z x Magna Carta

Le son

Difficile de passer après un essai aussi brillant que Django Django, ce premier album goinfré de jouissances ethno-pop (« Hail Bob », « Default », « Storm », « WOR »…) qui avait affirmé la place du groupe écossais tout en haut de la planète électro pop (de labo). Born Under Saturn n’atteint ainsi pas les perfections de son prédécesseur (cela n’était pas possible), mais demeure un très bon album de pop, goinfrant toujours ses contours d’une panoplie de véritables tubes en puissance (« First Light », « Shot Down », « Found You ») que l’on devine toujours aussi efficace dans la réalité du live. Pour s’en persuader, rendez-vous au festival We Love Green le 30 mai, à Beauregard le 5 juillet, et en septembre au festival Elektricity de Reims.

Django Django (Site officiel / Facebook / Twitter / SoundCloud)

Django Django, Born Under Saturn, 2015,  Because Music, 56 min., pochette par Koralia Stergides

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