Devendra Banhart x Galen Pehrson & Alissa Anderson – Cripple Crow


Tous les mois, Néoprisme donne la parole à un journaliste extérieur, qui nous parle d’une pochette d’album d’hier, culte pour le grand monde ou simplement pour l’intime de celui qui l’analyse. Aujourd’hui, la parole est à Louise Ganesco de Je Beurre Ma Tartine, qui scrute pour nous la pochette de Cripple Crow de Devendra Banhart

Devendra – Cripple Crow

Je dois avouer m’être permis de sélectionner, tout égoïstement, une pochette renvoyant plus à un panthéon personnel qu’à un véritable monument universel. Cripple Crow, c’est l’album qui m’a ouvert la voie au folk, au psychédélique, à la musique hors des conventions établies par les radios à large audience. Ce sont des sons bourrés d’imperfections, souvent hilarants et profondément poétiques : du Devendra Banhart tout craché.

Au premier regard, on pourrait se croire face à la célèbre jaquette de Sgt. Pepper, noyées que sont nos pupilles sous la cohorte joyeuse se déployant devant elles. Mais rapidement, celles-ci s’arrêtent sur des visages anonymes ; point de Marilyn ou de Marlon Brando, Hollywood a fait ici place à l’ascète bouddhique installé sous son arbre sacré, au maharaja grandiloquent et aux coiffes d’Indiens des Plaines. La pochette de Cripple Crow nous présente plutôt sa version d’une mythologie cryptique et absurde, dans laquelle l’artiste passe inaperçu, occulté qu’il est au premier plan par ses ailes noires.

SgtPepper

Les honneurs semblent en effet rendus à la figure créatrice dominant la scène, l’esprit aviaire aux traits de la corneille (crow) en question. Des figures fantomatiques, amputées sur des portraits argentiques issus des greniers familiaux, flottent autour de lui telle une trinité païenne. De part et d’autre du tronc de l’arbre majestueux et tentaculaire, des têtes gigantesques aux sourcils épais nous observent fixement… Le fantastique et l’épouvante font partie intégrante de cette forêt enchantée, et je ne peux m’empêcher d’y trouver un écho dans ma lecture du moment, Miss Peregrine et les Enfants particuliers (prochainement adaptée au cinéma par Tim Burton – vous saisissez l’univers).

Pour autant, cette composition évoque surtout l’idée d’une grande famille, dont les liens n’ont pas tellement à voir avec le sang : non, il s’agirait plutôt d’une grande communauté hippie bienveillante, au sein de laquelle on s’imagine tout à fait prendre place. Pour moi, la musique de Devendra est très intime, évocatrice d’un monde de souvenirs et de religions personnelles : cette image me touche donc en plein dans le mille.

Devendra – Cripple Crow - Full

Seulement, ne nous arrêtons pas là : retournons la pochette. Au verso, l’ambiance est tout autre : on y reconnaît la patte du Devendra dessinateur, adepte du trait fin et cabossé, refusant toute fioriture et surcharge chromatique. De larges feuilles dentelées de nénuphar, ou peut-être de longues tiges ondulantes de lotus, semblent s’y mouvoir paisiblement au fil des éléments. L’œil butte, une fois de plus, sur quelques incohérences : la symétrie est recherchée mais non exacte, certains titres de morceaux ont été inscrits en rouge et d’autres en noir, sans raison apparente…

D’un côté comme de l’autre de Cripple Crow, le mystère demeure. Et l’on ne cherche pas à le percer, tant on aime la sorcellerie du chanteur. Ce disque incarne pour moi le Devendra Banhart du temps de ses cheveux arachnéens et de son bindi carmin dans toute sa splendeur. On ne savait alors quelle substance coulait dans ses veines, mais qu’importait, tant qu’il nous emmenait à ses côtés dans sa transe.

Devendra Banhart, Cripple Crow, 2005, XL Recordings, 74 min.

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