Degiheugi x Dulk – Endless Smile


Degiheugi - Endless Smile

D’une façon assez fascinante, la musique de Degiheugi (prononcé D.J.E.J pour ne pas passer pour un gue-din) s’inscrit immédiatement en image dans notre rétine, prête à se créer des mondes imaginaires ultra-luxuriants pour décorer les platines déjà bien habitées du jeune Français. Si c’est avec le rap qu’il a fait ses armes sur le terrain des samples obsédants, c’est dans le hip-hop qu’il tisse sa toile, mêlant des sons jazzy à des instrus très groovy.

Et en choisissant pour son sixième album Endless Smile l’artiste espagnol Dulk, Jérome Vildaer, alias Degiheugi, va au bout de ses rêveries électroniques.

Entre deux eaux

Si tout au long de ses cinq derniers albums, Degiheugi s’est construit un univers bien défini, semblant faire une sorte de musique sous-marine, comme si des ondes électriques traversaient un océan de poissons colorés, ses artworks ont souvent flotté comme des entités impropres ou désorientées. Hésitant en permanence entre un aspect symphonique parfois vieillot et une modernité évidente, induite par de l’électro en sourdine et du hip-hop d’une subtilité revigorante. Une vision entre deux réflexions quasi-identitaires qu’on perçoit très bien si l’on observe la pochette de l’excellent Dancing Chords and Fireflies face aux deux opus The Broken Symphony et Abstract Symposium.

Car ce qui fascine chez le DJ de formation au delà de sa sensibilité sonore aquatique à la Moby, c’est sa capacité à se nourrir, comme une éponge intemporelle, des sons, quelles que soient les époques. On se souvient notamment de l’excellente transformation du titre de la chanteuse canadienne Isabelle Pierre « Le Temps est Bon », utilisée dans la BO du film Les Amours Imaginaires de Xavier Dolan.

De la nostalgie moderne

Ce mélange hyper nostalgique allié à la musique actuelle rayonne sur l’artwork du graphiste et dessinateur Antonio Segura Donat, alias Dulk. Jouer avec des chansons anciennes parfois inconnues, c’est prendre le risque de l’équilibre fragile. Tout comme le clair-obscur du Caravage dont s’inspire Dulk, il faut appuyer sur une ombre, une donnée passée, pour mieux mettre en lumière l’instant, le temps T, la modernité. A l’instar du merveilleux morceau de préambule « Qu’attendez vous de moi » qui reprend le refrain obsédant du titre de la chanteuse belge des années 60, Dany Gurdall, il mixe les intentions de générations avec une grande délicatesse et un sens du timing et du groove fracassants. Pareil pour « Une Nuit avec Elle » qui remet sur les patines la chanson de Patricia Carli, artiste italo-belge. Ici, c’est la conclusion de l’album qui nous mène vers des sphères d’une mélancolie sourde.

Entre futurisme et vintage, vieux morceaux et visions futuristes, Degiheugi crée des nouvelles méthodes d’imaginer la musique, comme des patchworks hyper colorés, qui se dévoilent sur la pochette d’Endless Smile. On attendrait presque des reprises de Piaf, de Dalida ou de Mistinguett…

Contes électroniques

Tout comme le titre « Behind The Judebox », les tableaux et les nappes se superposent pour créer un morceau aux imaginaires bizarroïdes dans lesquels les styles de musique se mêlent autant que les créatures hybrides. Soul, funk, jazz, électro, hip-hop s’imbriquent avec une fluidité évidente.

Comme des bulles qu’un enfant soufflerait avec application, les créatures électroniques de Degiheugi. La rêverie toujours présente s’illustre sous le trait vaporeux du dessinateur espagnol. Le voyage initiatique d’un jeune adolescent isolé par son casque audio se retrouve au cœur de cet album qui exprime « la joie infinie ».

Et le dessin aux courbes à la fois enfantines et torturées de Dulk se fondent dans cette idée du puzzle ultra-expressif que propose Degiheugi. L’artwork nous mène à des imaginaires communs où la créature de l’Histoire sans Fin croise les têtes bariolées des Zinzins de l’Espace. Ce qui ressemble à un plastron de chevalier s’associe à un monstre drôlement coloré qui semble centraliser tous les rêves déformés d’enfants aussi brillants qu’innocents.

Le registre des contes semble inhérent aux œuvres de Dulk. Une esthétique confirmée si l’on en croit la pochette qu’il a réalisée pour le groupe de métal norvégien Moron Police, dans lequel une jeune fille et son ukulélé croisent le chemin d’un loup au cœur d’une forêt sombre. Là encore, le clair-obscur tient une place capitale.

Un trait d’exotisme

Les couleurs pastel et les évocations de la nature et de matériaux nobles comme le bois amènent une patte authentique que l’on ressent quand on écoute le morceau « Life in a Bachelor Studio » ; une démonstration très hip hop façon années 90 qui rappelle la richesse rythmique du groupe A Tribe Called Quest. Des sons de synthés dévergondés sublimés par un petit côté hawaïen qui là aussi ramènent à l’exotisme des mondes de Dulk. On pense aux répétitions indiennes de Chassol sur le titre « Kolkata ». D’autres noms se mêlent bien sûr, comme ceux de Birdy Nam Nam, le Chapelier Fou ou C2C. Tous les trois également créateurs d’univers terriblement cinématographiques. Des dessins faits de moelleux chewing-gums et de soleils bleus. Rêveries à la fois sombres et audacieuses, Dulk joue sur l’évasion, le voyage, le rêve, tout en restant dans une démonstration très concrète qui est aussi efficace que les refrains scratchés du Français.

L’enfant sur l’artwork est dans l’action et à la fois en dehors, dans le présent et dans une vision passéiste; mais aussi, il crée le lien entre tous ces mondes bizarroïdes mais incroyablement attractifs et liés à ce qu’on a de plus cher : l’imagination. La pochette de Dulk est tout à fait à l’image des patchworks de génie pensés par Degiheugi.

Le Son

Jérome Vildaer prend le nom de Degiheugi pour faire du rap aux platines puis pour détourner des beats hip hop, en y ajoutant des samples hyper efficace, mêlant des rythmiques hyper groovy et des mélodies parfois jazzy. Avec son dernier et sixième album Endless Smile, il confirme une merveilleuse sensibilité musicale qui donne parfois l’envie d’hisser son corps sur un podium d’une boîte à l’ancienne ou de contempler un paysage bucolique.

 

Degiheugi (Site internet / Facebook / Twitter)

Dulk (Site internet / Facebook)

Degiheugi, Endless Smile, 2015, Endless Smile Records, 58 min., pochette par Dulk.

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