David Bowie – Jonathan Barnbrook x Blackstar


David-Bowie-Blackstar

De David Bowie, iconographiquement parlant, on retient d’abord cette pochette d’Aladdin Sane, signée par le photographe Brian Duffy, dont la légende retiendra que si elle laisse apparaître cet éclair rougeoyant scindant en deux le visage de Bowie – qui évoque l’éclair qui s’échappe de la lampe que vient de frotter Aladdin –, c’est suite à une erreur d’interprétation du photographe en charge de la séance. Ce dernier, incompréhension géniale, aurait entendu Bowie parler d’ « Aladdin Sane », alors que c’était bien à l’origine « A lad insane » (« un gars aliéné ») que l’album devait se nommer…

De Bowie, surtout, on retient l’audace. Musicale, comportementale, stylistique, et ici visuelle. Comme cette audace qui émane en 1970 de la pochette de The Man Who Sold the World, où, pour ce qui représente l’un de ses premiers gros coup d’éclat médiatique, on voit l’auteur de Space Oddity travestit en cette femme diseuse de bonnes (ou de mauvaises ?) aventures qui se tient allongée sur un lit aux draperies bleutées. L’audace aussi, de ces mises en scène permanentes, reflet de la mégalomanie qui le gagne sévèrement au cœur des années 70 (la cocaïne rend parfois fier de soi), et qui le pousse à apparaître, souvent androgyne, sur la quasi totalité de ses pochettes d’albums (celle de Tin Machine II, et donc celle de Blackstar, font exception), de celle freak et flippante de Diamond Dogs (1974) à celle, glam et patriote à souhait, d’Earthling (1997), avec dos tourné et veste aux couleurs du drapeau de l’Union Flag sur les épaules.

Traduction littérale

En ce sens, et compte tenu de la richesse et de la cohérence de l’iconographie générale bowienne, on a le droit d’être déçu par le visuel lié à ce 27e album studio (on note aussi 8 albums lives, et de nombreuses compilations plus ou moins judicieuses), qui se contente donc, au premier abord, d’illustrer de manière simpliste et littérale le titre de l’album : pour dire en images « Blackstar », Bowie a choisi, via un visuel qui rappellera aux plus attentifs la croix récurrente de The Xx, l’utilisation d’une étoile noire, sur un fond blanc. Limpidité (trop ?) évidente.

The Xx - Xx (2009)

The Xx – Xx (2009)

Mais alors, cette « blackstar » sur fond blanc, à qui on réserve un si prestigieux espace, à quoi renvoie-t-elle au juste ? Bowie, et comme cela est toujours le cas depuis dix ans – muet dès lors qu’il sort de studio, il n’a donné ni concert ni interview depuis 2006 – ne s’est bien évidemment pas exprimé sur le sujet. Mais d’autres l’ont fait pour lui.

Textuellement parlant, et influencés par les dires du saxophoniste Donny McCaslin (démentis depuis par le manager de Bowie), certains y ont d’abord vu, odieuse actualité oblige, une référence à l’État islamique, qui se cacherait ainsi derrière cet astre sombre aux proportions inquiétantes. Mais si le drapeau de Daesh, variante de l’étendard noir de Mahomet, est bien traditionnellement édifié en noir et blanc comme le visuel de ce 27e album studio, aucune des images véhiculées dans la communication officielle du califat terroriste n’a jamais ressemblé de près ou de loin à une étoile, aussi sombre soit-elle. D’autres y ont vu aussi, autre manière de convoquer l’actualité, une allusion à l’Étoile Noire de Star Wars. Au moins aussi peu probable qu’une référence à la marque américaine Converse, qui, il est vrai, possède un logo largement semblable à ce que l’on interroge ici…

Converse

Messe noire

La religion, ou en tout cas une certaine idée du mysticisme / du fanatisme, pourrait cependant ne pas être si éloignée que ça de la base du projet. L’étoile noire qui apparaît sur la pochette de l’album (et dont les couleurs s’inversent sur la version vinyle), est en effet la même qui apparaît au début du clip iconoclaste et cependant mystique du morceau éponyme de l’album (« Blackstar » donc), au moment où la caméra s’approche de ce cosmonaute que le souffle vital paraît bien avoir abandonné depuis un moment. La même étoile noire qui figure, aussi, sur ce livre que Bowie, gourou étrange, à la limite de l’épilepsie dans certains plans, brandit dans son clip comme l’on brandirait le livre sacré d’une religion pas encore connue de tous, lui qui récite durant le morceau des paroles qui pourrait autant évoquer l’obscurantisme religieux que le sectarisme dangereux :

« Je ne peux pas dire pourquoi. Je suis une étoile noire. Viens juste avec moi. Je ne suis pas une star de film. Je vous ramène à la maison. Je suis une étoile noire. Prends ton passeport et tes chaussures. Je ne suis pas une pop star. Prends tes sédatifs. Je suis une étoile noire. Vous êtes un éclair dans la poêle. Je ne suis pas une star merveilleuse. Je suis grand. Je suis. Je suis une étoile noire ».

David Bowie - Blackstar (vinyle)

La star Bowie ?

Reste la possibilité, et si l’on écarte le choix d’une métaphore idéologique, d’une évocation directe de la personne et de la carrière de Bowie, qui pourrait bien se trouver incarné directement par cet astre étoilé qui s’impose sur ce fond virginal, et qui se trouve décomposé, en bas de la pochette, en six fragments distincts. Une étoile, et la ressemblance est troublante, pareille à celles alignées à la chaîne sur le mythique Walk of Fame d’Hollywood Boulevard, où Bowie y possède d’ailleurs bien évidemment la sienne.

Bowie en étoile noire, qui gouverne un horizon et un monde tout blanc. Comme la métaphore de la trajectoire fulgurante d’un artiste jugé pour la décadence toute sombre de ses mœurs avant de se retrouver célébré et panthéonisé pour les mêmes raisons. « Je ne suis pas une pop star (…) Je ne suis pas une star merveilleuse (…) Je suis une étoile noire ».

David Bowie - Hollywood Boulevard

Le son

Pas à une expérimentation près (du folk variétal au glam phénoménal, de la pop spatiale au rock triomphal : le son a tellement changé en fonction des saisons), David Bowie s’essaie cette fois, avec Blackstar à des essayages majoritairement marqués « free jazz », et conscients des problématiques sonores du siècle présent (quelques instants évoquent même un hip hop lugubre et habité). « Enregistrer un album de David Bowie avec des musiciens de jazz qui ne joueraient pas nécessairement du jazz », expliquait Tony Visconti, producteur récurrent de Bowie, à la radio américaine NPR. Un album, de nouveau et après quelques essais plus faciles (The Next Day sonnait si pop…) , de nouveau à la pointe de l’avant-garde.

David Bowie (Site officiel / Facebook / Twitter)

David Bowie, Blackstar, 2016, Columbia Records / Sony Music, pochette par Jonathan Barnbrook

Vous aimerez aussi

L’histoire de la pochette d’album : quand la pochette devint culte (3/3) Dans la série qu’il consacre, pour Néoprisme, à « l’histoire de la pochette d’album », Louis Bénet, auteur d’un mémoire de recherche sur le sujet (L’image comme vecteur d’enrichissement de l’expérienc...
L’histoire de la pochette d’album : Steinweiss et l’invention de l’artwork (1/3) Voilà quasiment trois ans que Néoprisme vous livre chaque semaine son lot de chroniques de pochettes d’albums, dessinant en pointillé les contours de l’histoire de ce noble art qu’est la mise en image...
LCD Soundsystem x Michael Vadino x Robert Reynolds – American Dream LCD Soundsystem, visuellement parlant ? C’est tout de suite la boule à facettes scintillante du premier album éponyme du groupe new-yorkais, sorti en 2005, qui vient à l’esprit, artwork d’une simpli...
Top 20 des pochettes les plus marquantes de l’année 2016 Après vous avoir demandé d’élire, la semaine passée, vos propres pochettes de l’année, (c'est celle de La Femme, par Tanino Liberatore, qui est arrivée en tête), c’est à notre tour de vous dévoiler (e...
Snoop Dogg x Philippe Jarrigeon – Bush Si l’on excepte celle de Doggumentary, dont le visuel n’affichait qu’un siège vide accompagné en arrière-plan par une tâche noire à la Pollock, Snoop Dogg apparaît sur l’ensemble de ses 13 pochettes...

Comments

comments