Blind Digital Citizen x Jean Turner – Premières Vies


Blind Digital Citizen x Jean Turner x Premières Vies

C’est un univers alternatif, fictif et isolé, issu de l’imaginaire riche et complexe de Blind Digital Citizen, qui se dresse et s’étend sur la pochette de Premières Vies, le (superbe) premier album du quintet parisien tout juste sorti chez Entreprise. Sur ce tableau panoramique et minutieux, qui rappellera aux plus renseignés les compositions de certains Bruegel ou d’Hokusai, des espèces reptiliennes – sortes de dinosaures pas encore répertoriés par les paléontologues, que le groupe appelle « manimaux »… – pullulent par dizaines, circulent à travers des paysages faussement familiers, gravitent vers une forme obsessionnelle et inédite sous les yeux contemplateurs de deux personnages titanesques. Le non-initié n’y verra sûrement, en passant un œil trop rapide et inattentif, qu’esthétisme grotesque et trop-plein visuel. Celui qui aura suivi le parcours du groupe depuis ses débuts en 2012 (sortait alors chez Third Side Records un premier EP, Le Podium #5), lui, se rappellera la nécessité de lire ce travail à l’aide d’un alphabet thématique dont on peut percevoir (et non pas comprendre….) les signes dans les textes du groupe, dans ses clips, dans sa musique, dans ses vidéos proposées en live, et donc dans ses pochettes. Le terme d’art global est ici parfaitement adapté.

Synthèse et aboutissement

Ainsi, la pochette de Premières Vies doit d’abord être vue comme une synthèse. Celle de l’album, et des dix morceaux que celui-ci contient, et dont on peut retrouver ici les personnages, les obsessions, les figures centrales qui en émanent, à l’image de « 3645 », qui évoque ce « géant aux yeux de lumière », ou plus encore de « Perú », ce morceau introducteur qui narre « ces tribus qui se préparent comme chaque année aux joutes de la capitale en souvenir des premiers hommes et des géants », une scène que l’on croit revivre en regardant attentivement le visuel.

Plus encore qu’une synthèse, le travail de Jean Turner, illustrateur en charge de l’intégralité des pochettes des disques et qui transcrit en images ce monde pensé par l’ensemble du groupe, doit être lu comme un aboutissement. Celui d’un quadriptyque qui n’en est pas vraiment un (la démarche n’est consciente qu’à partir du deuxième EP), mais qui a pris le parti, fait rarissime et donc remarquable, de marquer une continuité visuelle et une logique entre ces quatre disques (deux EP, un single, un LP).

Le questionnement de l’espace-temps

Jean Turner – dont le travail personnel oscille entre un glauque pop à la Jérôme Zonder et la BD trash de certains Joann Sfar (là comme ça, on pense à Tokyo) – symbolise sur Premières Vies un sablier monumental aussi géant que le géant lui-même. Il rappelle en le faisant l’obsession du groupe pour le rapport incertain au temps et à l’espace (François Devulder, guitariste et chanteur, parle lui de « spirales du temps ») que l’on retrouve aussi souvent dans les textes (dans « Cumbia », dans « Fantôme », dans « War »…), un temps dont on interroge les évolutions depuis les tous premiers murmures du projet. L’évolution double de la vie d’humain (naissance – enfance – adolescence – âge adulte) et de celle d’une journée (aube – jour – nuit – crépuscule) au temps accéléré ou décéléré (tout dépend du point de vue). Dans les locaux d’Entreprise, entouré par l’intégralité du groupe dont il se fait pour l’occasion le porte-parole, Jean Turner raconte :

« Pour Le Podium #5, j’ai utilisé une typo toute simple afin de représenter l’idée de naissance, d’origine, d’aube. En regardant attentivement, on peut imaginer la silhouette d’une femme, avec ses seins, son nombril, son vagin. C’est l’origine de la vie, dans le sens Courbet du terme. Le paysage est vierge, mais il y a quand même cette épave de bateau et ces petites tentes isolées qui rappellent l’idée de civilisation passée. Le Podium #5, on s’est amusé à le voir après, peut aussi être une annonce des pochettes suivantes : la tornade que l’on voit dans le fond peut être la scène de l’Enfant Flamme. Et l’oasis ça peut être la scène que l’on voit sur la pochette du LP. 

Sur Enfant Flamme, on a avancé dans la journée. Tu peux le voir notamment car le ciel est bleu. L’homme est donc au stade de l’enfance. Ce personnage est aussi une référence à notre propre enfance à nous, puisqu’il évoque la transformation de Son Goku de Dragon Ball Z, et aussi la pochette éponyme de Rage Against The Machine, qui représente un moine bouddhiste qui crame, un album qui fait partie à tous de notre jeune vie.

 Rage Against The Machine

Ravi, c’est la fin de l’adolescence et la découverte de la femme, qui se passe fatalement la nuit. Premières Vies, fatalement, c’est un peu le début de l’âge adulte, et en même une nouvelle naissance. Après la femme, il ne peut y avoir qu’une renaissance. C’est le monde vierge du premier EP, mais peuplé. Tu vois, je pense que notre dernière pochette ce sera un vieillard, si on veut rester logique. »

Cheminement alambiqué, mais logique, au moins aux yeux du groupe. François insiste : « Le symbole qui ressort dans l’album, c’est cette notion de temps. Tu peux t’imaginer qu’on est sur un autre globe, peut-être au même moment mais ailleurs, où il y aurait ces espèces qui apparaissent ici. On en parlait l’autre jour, dans ce monde-là, il n’y a plus ni hommes ni animaux : il n’y a plus que des manimaux. Ils auraient appris à vivre ensemble au point de se mélanger même physiquement. » Fusion des êtres. Premières Vies. Tout se tient.

À l’intérieur du format vinyle, au milieu d’une multitude de petits dinosaures modifiés, on voit toutefois encore quelques humains qui n’auraient pas encore connu la mutation suprême évoquée par François. Et ce ne sont pas les surhommes nietzschéens, mais les Blind eux-mêmes : on reconnaît par exemple le batteur Louis Delorme au premier plan, avec ses cheveux et sa barbe verte, ou le machiniste Florent Cornier à sa droite. François, lui, au second plan, est identifiable par ses cheveux bouclés foncés et ses lunettes de soleil noires.

Le Soleil, les dinosaures, la divinité que l’on peut croire primordiale, le vagin maternel (le nez du titan en rappelle la forme), et les membres du groupe comme représentant de l’espèce humaine ? Ces Premières Vies peuvent trouver des origines diverses. Et ces yeux encastrés dans des triangles, symboles franc-maçonniques par excellence, que l’on retrouve sur la pochette du LP ? Jean : « Je t’avoue que j’y ai pensé en les dessinant. J’ai donc voulu les enlever. Je savais très bien que ça allait être interprété comme tel. Puis je me suis dit : est-ce que je me base sur la connotation des choses ou alors sur ce que moi j’estime être leur sens réel ? »

Comme leurs textes, le visuel prône ainsi la liberté. Celle de créer un monde qui réutilise certaines formes du réel, et en invente d’autres. On se croirait confronté à la planche première (ou finale) d’une bande-dessinée futuriste. Et cela n’est pas un hasard, puisque lorsqu’ils auront trouvé le temps et la motivation pour le faire, Jean et sa bande feront justement aboutir un projet annexe basé sur le texte de « Perú ». Jean : « On a fait une BD qui développe cette thématique. Tous ensemble. Enfin moi via l’inconscient collectif.  Elle existe mais elle n’a pas encore été publiée ». Comme ce monde qu’il a su représenter sur Premières Vies, qui existe dans un espace-temps parallèle sans que l’on sache exactement où et quand ?

Le son

Krautrock, cold wave, pop française, post-punk, synthpop, BO SF rétro-futuriste, rave lettrée…on ne sait pas très bien quel genre musical affilier au premier album de Blind Digital Citizen, sorti chez Entreprise trois bonnes années après les débuts initiaux du projet. Et ceci est évidemment une grande nouvelle. Car l’album des cinq Parisiens, s’il évoque ces rêves étranges, agréables mais perturbants, que l’on fait parfois et qui s’étalent sur un nombre improbable de nuits consécutives, ne rappelle aucun autre album aperçu récemment sur le territoire français. Et ce n’est sûrement pas pour rien que celui-ci se nomme Premières Vies : c’est qu’il est incontestablement le début de quelque chose de totalement inédit.

Blind Digital Citizen (Site officiel / Facebook / Twitter / SoundCloud)

Jean Turner (Site officiel / Facebook)

Retrouvez l’interview fleuve et noctambule de Blind Digital Citizen chez nos partenaires de La Nuit Nous Attendra.

Blind Digital Citizen, Premières Vies, 2015, Entreprise, 43 min., pochette par Jean Turner

Vous aimerez aussi

Le Vasco x Polybius Studio – La Transe des Oiseaux Ici règne Aya Yosémite, poétesse, prophétesse, divinité gouvernante et grande maîtresse de l’univers transcendé de Le Vasco, et de cette tour de Babel encerclée par les eaux et par une trainée d’ois...
Grand Blanc x Max Vatblé – Mémoires Vives Alors que les deux premiers visuels du groupe, tous deux remarquablement réussis, ont été réalisés par des tatoueurs – celui de l’EP Grand Blanc par Vincent Denis du salon All Cats Are Grey, et ce...
À travers le prisme de : ZEUGL Du 14 au 16 janvier, on expose les pochettes du label Entreprise à l’occasion de la 3e Nuit Néoprisme. À la galerie Arts Factory, au milieu des visuels illustrant les disques de Blind Digital Citizen,...
Grand Blanc x Peter Heinrisch – Montparnasse Grand Blanc vient de l’Est, de la ville de Metz plus précisément. On le précise d’emblée car le quatuor, même pas complètement lorrain à la base (le bassiste Vincent vient pour sa part de Mantes-la-...
À travers le prisme de : Iñigo Montoya Après quelques tout petits mois d’existence, le monde fantasmagorique et réaliste d’Iñigo Montoya! semble déjà avoir abouti à quelque chose de formidablement cohérent. Porté par des textes en Français...

Comments

comments