Bachar Mar-Khalifé x Lossapardo — On/Off


Il y a cinq ans, le musicien, compositeur et chanteur franco-libanais Bachar Mar-Khalifé posait devant l’œil sensible et emphatique de Lee Jeffries, un photographe anglais habitué à capter l’œil captivant de gueules qui se trouvaient être le plus souvent celles de ceux qui passent les nuits à espérer que le jour qui arrive sera meilleur que celui qui vient de s’effriter. C’était la pochette de l’album Ya Balad et à tous les niveaux, c’était un chef-d’œuvre. Pour On/Off, le cinquième album de cet artiste qui allie toujours les idées de musique folklorique à celle d’électronique et de jazz, Bachar a travaillé avec le polyvalent Lossapardo, compositeur et chanteur lui aussi (le ton est soul, les productions électroniques, versant R&B downtempo) et qui développe en marge d’une carrière de musicien qui a coïncidé pour l’heure avec la sortie de quelques titres sur le label Roche Musique une activité de peintre et de vidéaste. C’est l’une de ses peintures qui illustre donc ce nouvel album de Bachar Mar-Khalifé, une pochette que ce dernier nous raconte, en exclusivité pour Néoprisme.

En quatre albums studios — considérons, si tu veux bien, que le disque The Water Wheel est un peu à part dans ta discographie —, c’est la troisième fois que ton visage apparaît sur la pochette de l’un de tes disques. Pour quelle raison ?

Tous les albums sont à part… Il ne faut pas dissocier The Water Wheel des autres. Ce sont mes enfants au départ, et chacun a son histoire, et un visage différent. Ils ont ensuite leur propre vie, et se développent au contact de leur audience, je perds un peu le contrôle sur cet aspect à partir du moment ou quelqu’un écoute, et c’est tant mieux. Je ne sais jamais à quoi ressemble réellement un album avant que les gens ne l’écoutent. Mais j’imagine que le visage est ce qui nous caractérise le plus, il est à la fois multiple, et change avec le temps. C’est peut-être un marqueur temporel, dans un art (musique) valable uniquement s’il est intemporel.

C’est un visage de l’album, c’est une partie de moi.

Bachar Mar-Khalifé

Je remarque que si tu fais le plus souvent appel au portrait, celui-ci n’affiche jamais pleinement ton visage. Il est fracturé sur Who’s Gonna Get The BallFrom Behind The Wall Of The Garden Today ?, tu t’y caches les yeux sur Ya Balad et là encore, on ne te voit pas de pleine face. Est-ce quelque chose de conscient ?

Oui c’est tout à fait conscient. Il ne s’agit pas de montrer mon visage. C’est un visage de l’album, c’est une partie de moi. Je ne suis d’ailleurs jamais à l’aise en portrait. Ma pudeur m’en empêche. J’ai toujours travaillé pour que la musique, les chansons, me dépassent en quelque sorte, qu’elles aient leur propre identité, qu’on n’ait pas forcément besoin de connaitre ma vie (ni mon nom) pour les apprécier, ou pour se sentir dans un territoire familier.

Cette pochette initialement, c’est une peinture, une aquarelle ?

C’est une peinture inspirée d’une photo prise au Liban pendant l’enregistrement.

Lossapardo est l’auteur de cette pochette. Comment cette collaboration est-elle née ?

Lossapardo est peintre et musicien. Dès nos premières discussions, il a demandé à écouter de la musique. Il peint d’ailleurs toujours en musique, et met à jour régulièrement sa playlist « to paint on ». Dès les premières ébauches qu’il m’a envoyées, j’avais l’impression d’avoir concrétisé l’album, en transmettant avec ses pinceaux l’émotion et le côté brut de l’enregistrement.

C’était un enregistrement particulier, dans une maison, pas vraiment équipée pour accueillir un enregistrement. L’environnement était rude, le froid, les tempêtes de pluie. Mais aussi un calme et une sérénité ou sobriété qui contraste avec l’agitation des villes. Lossa a réussi à retranscrire tout ça. Sa peinture du tableau électrique de la maison m’a fait pleurer, elle avait beaucoup de sens pour moi, dans un contexte au Liban qui pousse les Libanais à s’accrocher à chaque petit élément de nos souvenirs avec ce pays, qu’on a aujourd’hui peur de perdre.

Quel lien pourrais-tu voir entre le titre de ton album, On/Off, et cette pochette ?

On/Off c’est le rythme de l’électricité dans la maison, au Liban. L’électricité coupe régulièrement, et il faut switcher le compteur électrique pour passer par le générateur électrique. Ça a rythmé l’enregistrement. Ça nous a même hanté. On/Off c’est aussi la nuit/le jour, c’est aussi très lié à mes humeurs. C’est la dualité au sens philosophique. On peut distinguer l’ébauche d’une lampe au-dessus de mon visage. Lossa a réalisé trois peintures pour cet album et cette lampe se retrouve mise en valeur différemment les trois fois, mais on la retrouve toujours. C’est la lumière. Au bout de la nuit, il y a le jour.

Je lis que tu as une nouvelle fois, sur cet album, fait confiance à l’instant présent, et n’avais pas spécialement préparé ce que tu allais faire au moment de ta retraite à Jaj, où tu as conçu le disque. Pour la pochette, est-ce que ça a également été de l’instantané ?

Oui, ça aurait pu ne pas fonctionner… Quand j’y pense après coup, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance que ça fonctionne. Ou alors, est-ce parce que quand on écoute réellement le monde, il n’il n’y a pas d’erreur possible, il n’il y a que des rencontres…

Le son

Parti chercher l’inspiration dans une maison familiale perchée au milieu de rien, et au milieu de tout — chargée de 1 000 histoires, l’accès à cette maison a été rendue infiniment complexe compte tenu de la situation qui, au Liban, se dégrade depuis plusieurs mois —, Bachar Mar-Khalifé a composé On/Off avec en tête la conscience d’une dualité permanente. Celle qui oppose la nuit et le jour (l’intense morceau « Insomnia » conte ces nuits marquées par le sceau du grand désordre intérieur), l’intime et le collectif (écrire un disque directement au Liban, c’est aussi, d’une certaine manière, se montrer politique), l’obscurité et la lumière (dans cette maison comme parfois au Liban, la lumière coupe souvent, alors il faut la rallumer).

Son père, légende de la musique libanaise — Marcel Khalifé — qui l’accompagne, pour la première fois en français, sur le morceau « Prophète », l’icône nationale Fairuz — dont il reprend le morceau « Ya Hawa Beirut »… Bachar Mar-Khalifé s’est entourée de proches, physiques ou mentaux, afin de livrer un disque qui n’avait pas été concrètement pensé avant de se fabriquer (arriver avec l’envie d’écrire, et le faire). Il s’est aussi, surtout, entouré de lui-même, dans un lieu, la forêt de Jaj, qui respire la sérénité et le silence paradoxal (une forêt, ce n’est silencieux que pour celui qui n’est habitué à écouter autre chose que le murmure bruyant des humains), atmosphère précieuse pour celui qui désire extraire plus aisément ce qui se cache à l’intérieur de lui-même.

Il résume : « Ce disque n’est pas politique en tant que tel mais je me rends compte que parler de ses aspirations et de ses pensées dans ce contexte, rend la musique éminemment politique, et c’est ce que je cherchais avec ce nouvel album. ».

Bachar Mar Khalifé (Site officiel / Instagram / Facebook / Twitter / Bandcamp)

Lossapardo (Site officiel / Instagram)

Bachar Mar-Khafifé, On/Off, 2020, Balcoon / IDOL, artwork de Lossapardo