Apparat x Daniel Givens – LP5


À l’image de la discographie de Moderat, le supergroupe qu’il forme avec le duo Modeseleketor, Apparat a nommé son nouvel album de la manière la plus sobre qui soit. LP5, de quoi sonner comme un simple étiquetage sans âme, peut-être pour détourner l’attention de tout ce qui n’est pas musical autour du projet.

La seule ligne directrice était qu’il fallait que ce soit psychédélique

Apparat

Un comble, face à la richesse de l’artwork qui illustre le disque. Ultra texturé, celui-ci est le fruit de la superposition de formes géométriques, mathématiques même, déformées et toutes en couleurs. Les textures et semblants de silhouettes inconsistantes se mélangent, donnant presque naissance à d’autres infimes formes. Un travail de patchwork qui annonce un album fait « en collage » selon son auteur, qui explique pourtant ne pas avoir voulu un artwork aux multiples significations : « J’ai dit à Daniel [Givens, à l’origine de l’identité visuelle de l’album] que je ne voulais pas quelque chose de très explicite, comme pour le titre de l’album. L’artwork de mon dernier disque, The Devil’s Walk, était plein de significations, et j’avais vraiment envie de changer de processus créatif pour cet album. La seule ligne directrice était qu’il fallait que ce soit psychédélique », développe Sascha Ring.

Discret, le producteur berlinois, frontman presque malgré lui de Moderat, revient donc onze ans après son dernier disque sous le nom d’Apparat, avec une démarche nouvelle : aussi bien pour le son que le visuel, Sascha Ring a tenté de renouveler son processus créatif. Lui qui se dit control freak lors de la création d’un album, a cette fois laissé libre cours a une équipe nouvelle pour créer l’identité visuelle de LP5

« J’ai l’habitude de toujours travailler avec la même équipe », raconte-t-il, « j’ai carrément le même ingé son depuis 15 ans. C’est aussi valable pour Moderat, où on a travaillé avec Pfadfinderei tout du long. Mais cette fois, j’ai eu envie de nouveauté. Alors j’ai commencé à chercher quelqu’un qui pourrait se charger de l’identité visuelle de l’album de A à Z, aussi bien pour la pochette que sur le web. » Car pour Sascha, pousser l’identité visuelle de l’album le plus loin possible, en dehors de l’artwork, est essentiel : « ça fait écho à la façon dont je consomme la musique : je n’écoute pas 40 albums par an, je dois en découvrir quatre, à tout casser », confie-t-il. « Mais ceux-là, je les ponce, je les écoute tout le temps et les connais par cœur. Et c’est pour ça que j’aime quand l’identité visuelle d’un album dépasse sa simple pochette, quand on propose des éditions spéciales par exemple. J’adore ça parce que ça donne un aperçu… Peut-être pas de ce qui se passe dans la tête du musicien, mais en tout cas ça m’en donne plus, et j’en veux toujours plus quand j’aime un album. » 

On compte aussi créer une pochette différente pour chaque pressage de l’album en vinyle

Apparat

L’occasion, donc, de se faire plaisir, avec un site web interactif aux couleurs de l’artwork de LP5, mais également, pour fêter la sortie du disque le 22 mars, une release party dans le planétarium de Berlin, où un mapping à 360° sera projeté pendant la diffusion de l’album. Et cerise sur le gâteau : « on compte aussi créer une pochette différente pour chaque pressage de l’album en vinyle », ajoute Apparat.

Mais plus qu’un simple egotrip, l’idée est également l’occasion de sortir des carcans habituels de la promotion : « la façon de faire connaître sa musique a évolué aussi, explique Sascha. Il y a trois ans, quand on a sorti notre dernier album avec Moderat, il y avait encore plein de magazines spécialisés dans la musique. Depuis, ne serait-ce qu’en Allemagne, on a perdu trois… Donc pour contourner ça, j’aime avoir une approche plus interactive avec le public. Ça n’a rien de nouveau, mais je préfère largement ça à un clip par exemple. »

LP5 : modèle psyché

Avec autant de projets en tête, difficile de tomber sur la bonne personne. Et pourtant, Apparat a trouvé, en la personne de l’Américain Daniel Givens, le graphiste idéal. « En cherchant sur Internet, je suis tombé sur ce site, computerizedforms.com », explique-t-il. « C’est comme ça que j’ai découvert le travail de Daniel, qui fait de la visualisation sonore en gros. Je l’ai contacté, et il a accepté de se charger de l’identité visuelle avec ses amis, aussi bien sur le web qu’en papier. » Des formes et des textures Et voilà qu’est né l’artwork de LP5, sous forme d’agglomérat de formes psychédéliques. Si elle se démarque par sa richesse, la pochette reprend les codes de nombreux albums. Pas étonnant, quand on sait qu’elle a été composée en écoutant les premières versions et snippets des morceaux qui composent le disque.

Déjà, le cercle au centre est une récurrente dans l’histoire de l’artwork — peut-être autant que le triangle. Probablement parce que c’est la forme du disque et du vinyle, auxquels ont déjà fait référence de nombreux artistes, comme The Knife, avec la cover de leur album Silent Shout, ou, de manière plus directe, Kanye West et Gesaffelstein, avec, respectivement, Yeezus et Aleph. Plus récemment même, Croatian Amor a lui aussi illustré son très beau Isa, par un disque.

Plus subversif, Beach House a également mis en images sa compilation B-Side and Rarities par un artwork des plus simplistes. De quoi se démarquer d’autres pochettes, plus texturées et psychédéliques, dont celle, inoubliable, de l’unique album du duo Darkside.

Ce qui forme également l’artwork de LP5, ce sont ces figures psychédéliques, glitchées, qui composent et traversent l’image. Ces aplats distordus sont aussi légion dans le monde de l’artwork, la référence de Joy Division s’imposant d’elle-même. Pourtant, l’idée revient également chez Modeselektor, en couverture de leur album Monkeytown, et même, plus légèrement, chez Moderat, illustrant le single « Bad Kingdom ». Des motifs qui obligent tout autant à mentionner des albums de rock psychédélique, un style auquel ce motifs sont culturellement attachés. De quoi faire penser, sans être exhaustif, aux lignes distordues du Currents de Tame Impala, ou au damier hypnotique en fond du Congratulations de MGMT.

Le son 

Malgré la volonté de son auteur, l’album est à l’image de son artwork. LP5 est une mine, qui brille par la richesse de sa production, de ses multiples couches qui se superposent et se déforment. Là où le très produit The Devil’s Walk était un disque très complet et direct, cette nouvelle production est à déguster sur le long cours, pour y repérer toutes les infimes mélodies et nappes qui composent les chansons. Si sa composition en collage aurait pu en faire un disque trop expérimental, LP5 sait trouver le juste milieu entre les productions très léchées d’Apparat et la dimension patchwork qu’à insufflé l’artiste à son album.

Apparat (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram)

Daniel Givens (Site officiel)

Apparat, LP5, 2019, Mute Records, artwork par Daniel Givens

Comments

comments