Alex Rossi x Marco Dos Santos — Domani è un’altra notte


À la base, il y a un délire, qui est finalement allé un peu plus loin que ça. Alex Rossi gratte des cordes pour le compte d’Aline, le duo français qui revendique Christophe et qui a failli le payer cher à Michelin (d’abord nommé Young Michelin, le groupe avait dû céder à la pression du fabricant de pneumatiques, et changer de blaze…) Un verre qui s’étire, et une idée émanant de Romain Guerret, rencontré sur Myspace (c’était les années 2000) comme le rappelait récemment Alex à François Moreau des Inrocks, autour d’un verre là encore (c’est là que tout se fait, décidément). Alex Rossi, ça sonne légèrement italien. Alors pourquoi ne pas en composer, un morceau en italien, juste pour se marrer ?

Ultime chanson pour nouvelle vie

La blague durera un peu et prendra la forme de « L’Ultima canzone », un titre qui finira même, car les blagues les plus longues sont parfois les meilleures, dans les bras de JB du label Born Bad, qui sortira le disque en 45 tours sur son label bien nommé. L’histoire débute là, avec ce morceau qui parle pourtant de fin (« l’ultima canzone », ça veut dire « l’ultime chanson ») et qui est devenu un petit tube pour ceux qui traînent, nyctalopes, dans les bars ou les boîtes au pare-terre qui colle, jusqu’au petit matin. Sur le petit tube, des paroles chantées comme d’autres chantent l’espoir et posées sur des accords italo-disco, loin de ce qu’Alex avait pu envisager dans les années 90, au moment où sa signature chez Mercury aurait pu lui ouvrir les portes de la gloire mais où il s’était en fait retrouvé à composer des morceaux pour Dick Rivers, Axel Bauer ou David Hallyday.

L’italo-disco ? C’est la musique disco que l’on voulait toujours entendre de l’autre côté des Alpes et même après son déclin progressif un peu partout dans le monde et la Disco Demolition Night de Chicago en 1979, et que les producteurs italiens ont continué à vendre à leurs compatriotes consommateurs en proposant une version locale du genre, chantée, ainsi, en langue anglaise d’abord puis en italien ensuite. Entre 1983 et 1988, l’italo-disco était devenu un genre à part entière, drainant avec lui une pointe d’exotisme légèrement réducteur pour les communautés italiennes, assez sommairement assimilés à des mâles alphas séducteurs et séduisants, aux cheveux gominés, aux tenues débraillées et aux chemises ouvertes afin de laisser entrevoir une pilosité abondante…

Le torse découvert et le nom écrit en lettres d’or par le biais d’une chaîne pendue autour du cou, c’est justement sur cette image-là que joue Alex Rossi avec cette photo signée Marco Dos Santos, qui illustre son premier album Domani è un’altra notte (« Demain est une autre nuit »). Afin de mieux jouer sur le caractère fantasmagorique d’une Italie qui, pour ce français né de ce côté-là des Alpes, a toujours représenté un espace nécessairement très proche et en même très lointain ? Le patronyme vient du Vénéto, le grand-père est basé à Rome, l’italien est la langue qu’il a décidé d’étudier en option au lycée. L’Italie, il connaît sans connaître, un peu comme les membres de Phoenix qui, avec leur album Ti Amo sorti il y a trois ans, racontaient l’Italie de leurs rêves, de leurs souvenirs d’enfance, de leur inconscient.

La démarche, ici, est relativement proche. Alors, sur Domani è un’altra notte, Alex Rossi se rappelle les souvenirs de bambino, relate les courriers envoyés depuis Rome (ce grand-père qui lui demande s’il viendra au moins une fois, encore, avant que lui ne s’éteigne), raconte le paradoxe perpétuel du bi-national, et précise, en ouverture du disque, la démarche qui est la sienne en même temps que cette couverture un poil caricaturale. « Non sono italiano, sono francese, ma il mio nome è italiano » (« Je ne suis pas italien, je suis français, mais mon nom est italien »), dit-il. 

Alex Rossi © Marco Dos Santos

Remarquons enfin que le mâle italien façon Alex Rossi et photographié de très près, porteur à lui seul d’une Italie incarnée par ses populations les plus viriles a tendance, et si l’on se base sur les trois derniers visuels des disques du franco-italien, à évoluer. Ou du moins, c’est sa pilosité qui évolue : brune et abondante sur Tutto va bene quando facciamo l’amore, toujours épaisse mais grisonnante cette fois sur Vivere Senza Te (c’est le fait de vivre sans l’être aimé qui fait vieillir à ce point ?), bien rasée sur une peau toute lisse sur Domani è un’altra notte. Qu’en déduire ? Que le passage des saisons se constate également sur le faciès des poitrines. Et qu’Alex Rossi, avec ce visuel qui dit la caricature dont on se moque en l’accentuant de manière exacerbée, a bien réussi son coup.

Le son

Tout débuta, en 2013, avec « L’Ultima canzone », la dernière chanson d’un chanteur perdu dans le ventre mou du Paris branché qui mettait de côté une carrière passée à écrire pour les autres au profil d’une autre, consacrée à écrire pour le soi profond, branché sono ritale. De l’italo-disco au cœur des années 2010 et dans un pays qui n’en a jamais vraiment raffolé : le pari n’était pas forcément de se retrouver tout en haut des charts, mais juste, plutôt, de le faire. Réaliser les projets qui traînent en tête pour ne rien regretter. Parfois, tout peut se résumer à ça. « L’Ultima canzone » : le titre fit un petit carton dans le Paris cool, noctambule, doucement mélancolique ou carrément lunatique, celui qui se retourne la tête après minuit en ramassant les paillettes que les autres, un peu plus friqués, ont laissé traîner par terre. Lucio Battisti, Matia Bazar, Pino D’Angio… et Alex Rossi donc ? Le français d’origine italienne aura mis six ans à sortir ce disque qu’on découvre aujourd’hui chez Kwaidan Records, et qui joue avec les clichés du rital qui l’est et qui le reste, tout en exhumant un passé personnel qui, et on s’en doute, a dû lui faire un bien fou. 

Alex Rossi (Facebook / YouTube / Bandcamp)

Alex Rossi, Domani è un’altra notte, 2019, Kwaidan Records, 46 min., artwork de Marco Dos Santos.

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