Alain Bashung x Jérôme Witz – En Amont


Alain Bashung, le monde connaît son visage. Celui gravé dans le marbre éternel et inusable de ces pochettes de disques qui marquent, et qui imposent une expression unique, perpétuelle, définitive. Si l’on songe à Bashung, c’est ainsi à celui figurant sur la pochette de Fantaisie Militaire de Laurent Seroussi, salaud qui « a bu l’eau du nénuphar », que l’on songe instinctivement. On aura également à l’esprit cette photo, qui met en scène un Bashung désarticulé comme un « Dieu Inca » utilisée pour le best of Osez Bashung de Jean-Baptiste Mondino, le très grand photographe français avec qui Bashung a très souvent travaillé (le clip d’« Osez Joséphine », celui de « Volutes », les pochettes de Roman-Photos, Play Blessures, Osez Joséphine…), et peut-être aussi d’autres, selon le rapport affectif qu’a chacun avec l’auteur de Pizza, de L’Imprudence, de Bleu Pétrole.

Du Bashung incarné…

Car Bashung, et cela est valable depuis ses touts débuts jusqu’à sa toute fin (du maxi Pourquoi rêvez-vous des États-Unis ? à son dernier album Bleu Pétrole), a toujours affiché son visage sur les pochettes de ses disques. Le genre auquel on pouvait l’identifier – la chanson française, même parfois très rock et même new-wave au coeur des années 80, qui met en avant le texte et les qualités de (co)auteur de son grand protagoniste – nécessitait cette incarnation. Les codes sont ainsi établis : la musique psyché aime l’accumulation de formes brouillées, le hip-hop les mises en scène tantôt burlesques, tantôt politiques, tantôt thug, et la musique folk ou la chanson (française ou autre) a besoin de voir son héros directement incarné.

…au Bashung imagé

Ne pas voir apparaît Alain Bashung sur le visuel d’En Amont, l’album posthume que vient de faire paraître Barclay et piloté par Chloé Mons – l’actrice, chanteuse et ex-femme de Bashung, avec qui il avait notamment fait paraître l’album Cantique des Cantiques en 2002, puis La Ballade de Calamity Jane en 2006, avec aussi Rodolphe Burger -, est ainsi une véritable surprise.« Beaucoup de photos d’Alain Bashung sont déjà connues du grand public », justifie le label. « Chloé et Barclay voulaient présenter l’album inédit En amont comme un nouvel album d’Alain. Reprendre une photo déjà vue n’était pas la meilleure option. »

D’un point de vue marketing, le choix est risqué. Car qui dit visage de l’artiste sur la pochette dit possibilité, pour celui qui traine dans les rayons des grandes surfaces (culturelles ou non), de rapidement identifier, et de loin, le protagoniste du disque. Et donc de pouvoir acheter plus facilement l’album en question. On aurait mal imaginé, par exemple, Warner Music ne pas proposer de photo de Johnny Hallyday afin d’illustrer l’album posthume (Mon pays c’est l’amour, sorti le mois dernier) de Johnny Hallyday. D’autant plus que sur l’album, le nom d’Alain Bashung n’occupe pas spécialement une place importante, laissant l’espace à ce coquelicot rougeoyant, pourvu d’une tige toute fine et d’un éclat très net. 

Johnny Hallyday – Mon pays c’est l’amour (2018)

Ce choix-là est le choix de Chloé Mons, impliquée dans toutes les étapes d’un album qui rend public ces morceaux (écrits par Dominique A, Daniel Darc, Raphaël…) qu’Alain avait d’abord envisagé pour Bleu Pétrole, avant de se rétracter, et de partir dans une direction autre, qui prendra la forme d’une collaboration plus nette avec Gaëtan Roussel.« Chloé s’est inspirée d’une photo personnelle d’un champ de coquelicots qu’elle avait prise lors d’un séjour au Maroc », ajoute Barclay.

Le coquelicot pour le repos

Symbole « de repos, de quiétude, de consolation », le coquelicot n’est, naturellement, pas utilisé au hasard, et paraît même idéal afin de manifester cette idée, toujours étrange, de proposer la voix d’un homme qui, déjà, s’en est allé. Il y a quelques semaines, la sortie du single Immortels avait pour sa part été illustré, choix limpide, par une immortelle, une plante que l’on avait fait le choix, alors, de représenter non fleurie. Dans les deux cas, c’est l’option de la mémoire que l’on a retenu.

Alain Bashung x Laurent Seroussi – Immortels (2018)

Ces deux visuels, ils sont signés Jérôme Witz de l’agence element, graphiste et designer que l’on avait déjà eu l’occasion de voir aux côtés de Bashung, et notamment, sur Bleu Pétrole. C’est lui que l’on avait en effet chargé des peintures qui forment l’arrière-plan de cette pochette qui voit Alain Bashung, photographié par Ludovic Carême, quasiment représenté à la manière d’une figure antique, le regard dur et le ton empereur. « Il était important de garder une cohérence visuelle avec cet album culte », ajoute Barclay, qui a donc sollicité Jérôme Witz, afin de préciser encore que cet album posthume était composé des chutes de Bleu Pétrole, un album à qui on offre ainsi, en quelque sorte et comme à son auteur, une seconde vie pleine de ce genre de souffle que l’on ne peut trouver que chez êtres que l’on a l’habitude, tout se tient, d’appeler « immortels »…

Le son

Dix ans après sa disparition, et sous la direction de sa dernière compagne Chloé Mons, Barclay offre une vision intimiste d’un Bashung qui réfléchissait, alors, à la direction à donner à son ultime album Bleu Pétrole. Ces morceaux-là, composés par Daniel Darc, Dominique A, Raphaël, Doriand, Joseph d’Anvers, et interprétés en mode guitare-voix, n’avaient pas été retenus par un Bashung qui laissera ces sessions, enregistrées dans son appartement, de côté, avant de se laisser tenter, plutôt, par une collaboration plus fournie avec Gaëtan Roussel. Et au sein de ces morceaux retrouvés, quelques merveilles au moins aussi grandes que celles qui ont finalement trouvé place sur Bleu Pétrole : « Immortels », « Elle me dit les mêmes mots », « Les Salines », « Montevideo ». La question de l’album posthume, outre les problématiques morales que sa sortie implique (l’artiste voulait-il vraiment que ces morceaux-là soient un jour rendus publiques ?) pose aussi systématiquement la qualité intrinsèque du disque que l’on livre à la postérité. Ces questions-là ne se posent pas ici : car En Amont, à la fois très proche et assez loin de Bleu Pétrole, est un véritable chef-d’œuvre.

Alain Bashung (Site officiel / Facebook)

Alain Bashung, En Amont, 2018, Barclay / Universal Music, artwork par Jérôme Witz

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